Autoportrait en visiteur

Écrire aide à penser.
Ces textes sont presque toujours le résultat d’un besoin impérieux de noter à la hâte ce qui passe en tête, au retour d’une exposition, ce qui anime la carcasse après avoir refermé un livre, ou à l’atelier, confronté au travail de peindre.
Ces notes sur des expositions ou des lectures répondent d’un même mouvement, d’une semblable nécessité : écrire depuis le dedans de la sensation, pour que la langue s’accorde à son sujet, dans une forme d’empathie. Et puis il y a celles écrites dans l’atelier, émanant du travail, formulant les questions qui le traversent. Notées à soi pour quoi faire, sinon tenter de démêler ce qui se passe, comprendre le mouvement général, ce qui se trouve mis en jeu derrière une série de choix plastiques.
(Jérémy Liron)

Date de publication : 2 avril 2015
Format : 16 x 20 cm
Poids : 390 gr.
Nombre de pages : 192
ISBN : 979-1-092444-18-6
Prix : 20 €

Jérémy Liron est voué à faire continuellement réflexion à ce qu’il fait, à ne pas pouvoir ne pas agiter des questions importantes, agitantes. À quoi sommes-nous effectivement affrontés ? Quel mystère énorme, effrayant, fait donc face à la pensée ? Il appartient aux artistes de voir et puis de nous montrer. Le monde n’est pas ce que nous voyions, croyions, mais autre chose que l’artiste a vocation à tirer de l’ombre où elle se tenait pour la faire exister pleinement, c’est-à-dire deux fois, par soi mais pour nous, aussi, puisque nous sommes là.
(Pierre Bergounioux)

Les auteurs

Jérémy Liron, né en 1980, vit à Lyon. Peintre, diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris en 2005 et titulaire d’une agrégation en arts plastiques en 2007, son œuvre est représentée à Paris par la galerie Isabelle Gounod. Menant un travail littéraire parallèlement à ses recherches plastiques, il a publié plusieurs articles, préfaces, catalogues et livres, dont : La mer en contrebas tape contre la digue (La Nerthe/Éclats, 2014), La Traversée (Publie.net/papier, 2013), L’Être & le Passage (La Termitière, 2012), En l’image le monde (La Termitière, 2011), Chaque œuvre cherche après ce qui la fonde (Publie.net, 2010), L’humble usage des objets (Nuit Myrtide, 2009), Le livre l’immeuble le tableau (Publie.net, 2008).

Le site Internet de Jérémy Liron, et son blog Les Pas perdus.

Un dossier a été consacré à sa peinture dans le n°2 de la revue « L’Atelier contemporain ».

Presse

Une lecture par François Bon du livre de Jérémy Liron (« le tiers livre »).

Article de Laurent Perez, « Artpress » n° 425 :
(…) Ses notes d’atelier, mêlées aux brefs textes critiques consacrés à d’autres artistes, n’éclairent pas seulement sa propre œuvre, qui présente, de façon très frontale, des paysages architecturaux contemporains ; elles s’efforcent de rendre compte de la présence au monde du peintre dans sa singularité. "La figuration, en tant que telle, n’est pas un enjeu." Face à la prolifération d’images de plus en plus médiocres, l’effort du peintre vise à ranimer l’aura de l’objet — celui-ci fût-il l’image photographique à l’origine de son travail — afin de restituer au visible sa capacité de susciter le désir. Cette ambition, ce regard au risque du réel, sont la chance de la peinture. (…)

Article de Rodolphe Cosimi, « Critique d’art » :
"L’ouvrage de Jérémy Liron récemment publié, se distingue étonnamment des écrits et des propos habituels d’artistes. Sa particularité tient ici au fait qu’il ne s’agit en effet, au sens strict, ni d’un journal de peintre ni d’un opuscule de comptes rendus d’expositions mais bien d’un corpus de textes et de notes qui nourrit une réflexion décloisonnée, menée au gré d’allers- retours entre travail à l’atelier -là où se crée l’œuvre- et expositions -là où elle est montrée-. Renouvelant ainsi le genre de façon assez singulière, l’auteur creuse la question de l’art et du reflet qu’il lui renvoie en tant que peintre ou visiteur. Il questionne son mouvement général, son histoire, tout comme la condition de l’artiste dans l’évolution de son expression artistique, tout en tentant d’éclairer les difficultés auxquelles le peintre est confronté dans l’exercice de son art. L’auteur, menant un travail littéraire parallèlement à ses recherches plastiques, propose de manière pertinente et très libre une synthèse appréciable de la pratique et de la réflexion, à travers l’intérêt qu’il porte à différents aspects de la peinture, du geste, du tableau, de l’image, de la perception. Il invite à partager des interrogations en ce qui concerne la pratique de l’art. Il déchiffre ce qui a trait à l’émotion issue de la préoccupation de son environnement contemporain et de ses rencontres, des doutes, des déconvenues, des processus cognitifs liés à son activité picturale ou encore de ce que lui inspirent les visites de musées, la confrontation avec les œuvres, les expositions et les lectures. Proche parfois de l’analyse critique et historique, Jérémy Liron surmonte avant tout l’épreuve de la pensée par une écriture franche, efficace afin de mieux la saisir, répondant en même temps à une nécessité des sens et de l’intellect. Présenté très clairement et sans fioriture, l’ouvrage ne manquera pas de susciter chez le lecteur, à travers ces pages, la curiosité et une empathie propices à la connaissance et au dialogue avec l’artiste."

Extraits

Toujours la même vieille histoire
À vrai dire, c’est une très vieille histoire et qui semble s’être esquissée il y a 80 000 ans au moins, d’après les plus anciennes traces iconographiques humaines retrouvées dans des cavités sableuses en Afrique du Sud. Que ce soit sur un support éphémère, aux parois de grottes, surprise sur un simple caillou semblant esquisser une face humaine, sur le corps même. Et plus tard, dans ces faces qui doivent représenter l’incarnation christique, les icones. Dans les pierres droites que l’on dresse en accord avec le mouvement des astres, dans les architectures que l’on érige, les statues et même la lumière impalpable qui filtre à travers les vitraux, les ouvertures. Dans les photographies de Nadar, de Daguerre comme dans les corps dressés dans la lumière de Fra Angelico et Pietro Della Francesca et dont il semble que l’on pourrait faire le tour. Dans les architectures simples, fonctionnelles et claires que Le Corbusier définit aussi comme des volumes dans la lumière. Dans les plans construits du cinéma d’Ozu, de Wenders, dans ceux de Hopper et la lumière sur les murs. Dans le travail quasi architectonique du volume chez Cézanne, montagnes et pommes. Le paysage compact qu’offre un visage pour Giacometti. Cette présence. Ce que l’on construit pour circonscrire un sentiment qui n’est peut-être que la symétrie de la conscience que l’on a d’être à la fois dans le monde et légèrement mis en retrait par le travail de la conscience. Et là-dessus, Braque : « Le peintre ne tâche pas de reconstituer une anecdote mais de constituer un fait pictural ». C’est cette chose là, peu spectaculaire, installée dans la grande temporalité plus que spécificité actuelle et pourtant à laquelle on revient singulièrement quand au présent se laisse ressentir un certain vertige, un étalement sans direction, une forme de confusion qui vous laisse désemparé. Cette chose-là qui me préoccupe. Inlassablement depuis plusieurs années maintenant, mes errances à travers les paysages périurbains me font buter à cette familière étrangeté de bâtiments s’arrangeant d’un peu de végétation pour dresser sur l’étendue des formes d’images, de points d’arrêt, leur présence opaque. Les tableaux, comme les vues qui les ont initiés, sont autant de fragments, d’éléments mobiliers susceptibles d’être montés comme l’on dit d’une séquence narrative, organisés, mis en relations ou isolés. Ils dessinent une sorte de cartographie souple déployée à travers l’espace et le temps, échappant à toute linéarité.

Note d’atelier
On me demanderait toujours : « vous travaillez sur quoi ? », « et qu’est ce que vous cherchez à exprimer ? ». Mais pourrais-je répondre que toujours un peu plus, les hypothèses que je tentais d’avancer, en devenant évidentes ne me semblent pas parvenir à répondre à la question. Pourrais-je confier, sans qu’on le prenne pour un mauvais mot, que « je cherche ce que je cherche » et que ce qui se joue à chaque nouvelle tentative est une manière d’ajuster la question ? C’est curieux en effet, ces tableaux qui s’imposent dans leur présence, ajoutent au monde leur espace propre, leur volume d’objet comme si, oui, ils affirmaient. Pour autant je ne fais rien d’autre à chaque fois que j’y reviens que chercher à arranger des choses, travailler une forme de pensée qui retourne sur elles ses propres armes. Une pensée qui, travaillant l’irréductible question de notre rapport au monde, s’intègre elle-même comme objet du monde, se tâtant, s’observant en même temps qu’elle s’énonce. On sait que l’œil ne fait pas qu’enregistrer, mais qu’il produit en un même mouvement et fabrique comme le fait la pensée son propre monde d’images qui, s’il emprunte à la réalité, n’en est jamais l’unique manifestation, la manifestation nue. L’image que l’on regarde comme un résultat, une expression, est semblable à une planche vermoulue à laquelle se sont imprimés les trajets convulsifs des vers, leurs hésitations. Chaque tableau donne à voir les traces de cette pensée qui tente de saisir ce que c’est que voir, sentir en regardant et ce que c’est que peindre, ce travail du regard qui devient aussi alors travail du geste. Il s’y fait une sorte de nœud borroméen accordant le regard, le geste, la pensée : voir, peindre ce « voir » en même temps que l’on peint ce que l’on voit, voir ce que l’on peint ou ce qui se peint dans ce même mouvement. Non, je ne sais pas ce que je fais, sinon éprouver encore cet acte de peindre, cette fabrique de visuel qui nous hante depuis longtemps sans tout à fait saisir ce qu’elle dit de ce que je vois, ce qu’elle dit de ce que je suis, ce qui travaille entre les deux.

Quête des origines
J’ai en ce moment, et je l’ai déjà eu cet après-midi, un grand besoin d’extirper mon anxiété en la décrivant entièrement, et, de même qu’elle vient des profondeurs de mon être, de la faire passer dans la profondeur du papier ou de la décrire de telle sorte que ce que j’aurais écrit pût être entièrement compris dans mes limites. Ce n’est pas un besoin artistique.
(Kafka)
J’écris pour lutter contre le dégoût de ne pas savoir, j’écris pour tourner la loi du silence qui doit suivre, j’écris pour connaître avant terme la saveur du mot fin.
(Antoine Volodine)
On est toujours à se demander le sens de ce que l’on fait, ce que ça dit, d’où ça vient, à quoi ça mène. On se surprend à la tâche, comme émergeant d’une nuit d’inconscience dont il faut tenter à chaque fois d’esquisser rétrospectivement le récit. On n’en sort jamais. On répète. On retombe par hasard ou nécessité sur ce que l’on avait oublié et que l’on redécouvre. On reprend. On tente de cerner mieux.
Il y a l’étendue horizontale que l’on chemine, les reliefs et les plis dans leurs jeux scopiques qui appellent au déplacement par l’alliance de la nécessité et du désir. Il y a l’étendue inatteignable du ciel et ses animations ressassées qui invitent à la lecture, à la projection mentale, structurant l’espace et le temps. Et d’être jeté là sans savoir. Qu’est-ce qui a fait qu’une première fois se manifeste le besoin vital de faire état de cette situation ? Qu’est-ce qui a fait la différence avec les autres façons des autres vivants pour que l’aventure prenne cette tournure et se perpétue irrésolument jusqu’ici ; jusqu’à soi ? L’image, le mot, l’expression au sens large, fût-elle sommaire, fruste, a-t-elle jailli de la nécessité de calmer une sorte d’anxiété ? Ou bien, à l’inverse, le monde a-t-il commencé de se donner au-devant de nous dans son étendue vertigineuse depuis sa possibilité éclose en nous ? Est-ce d’un mouvement volontaire, fût-il tâtonnant ? Ou au hasard de jeux, de la disponibilité acquise de certaines parties du corps, de conformations biomorphiques propices comme l’a avancé, en 379, Grégoire de Nysse, écrivant avec élégance : « Ainsi c’est grâce à cette organisation que l’esprit, comme un musicien, produit en nous le langage et que nous devenons capables de parler. Ce privilège, jamais sans doute nous ne l’aurions, si nos lèvres devaient assurer, pour les besoins du corps, la charge pesante et pénible de la nourriture. Mais les mains ont pris sur elles cette charge et ont libéré la bouche pour le service de la parole. » ? Est-ce par réaction, adaptation à ce qui était donné ? Du fait d’une pulsion interne, d’une nécessité intuitive qui épouse la dynamique de l’évolution et que l’on peut imaginer comme un désir qu’a l’être de se rejoindre dans sa volonté de puissance, dans ce qu’il projette ? Un peu des deux, l’expression manifestant la coïncidence du désir et de l’adaptation ? On ne saurait pas conclure, alors on rêve. On dessine deux courants : d’un côté l’expression génère du monde, la trace invente le signe, le mouvement débouche sur de l’inattendu. D’un autre, elle cherche à atteindre le monde, à épouser sa manifestation. Ce sont deux choses différentes que de chercher à faire un poème et de réfléchir en usant de l’outil poétique. En vérité, souvent, les choses sont mal dissociables ou basculent l’une sur l’autre. Images, langages, on se fabrique des outils de compréhension afin de cerner notre rapport au monde, de figurer la situation en élaborant une expression qui lui serait adéquate. Mais l’expression apparaît comme un artefact, modifiant par les moyens mis en jeu l’objet même de sa visée. L’exprimant, nous faisons du réel une réalité. Tentant d’objectiver les choses, le langage s’invite comme objet nouveau du monde. Ainsi révélé, l’artefact s’impose comme création et l’expression relance son mouvement. Elle devient son propre objet en se pensant elle-même. Ce pourrait être la naissance du style. Ce mouvement hystérise alors le réel qui devient le milieu dans lequel s’engendre la pensée par l’expression et l’expression par la pensée, chacune nécessité de l’autre. Il se pourrait que ce que l’on nomme art ne soit que la forme digressive des pensées que l’on dirige maladroitement vers les choses (une fois encore, je me suis retrouvé à écrire autre chose que ce que je pensais chercher à écrire).

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