De l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs

Publication d’une soixantaine de lettres échangées entre 1969 et 1984, suivies d’un essai inédit de l’écrivain belge. Cet ouvrage nous donne à découvrir la naissance d’une véritable amitié entre les deux hommes d’une génération de différence, dont la correspondance se fait l’écho. Au fil des lettres, transparaissent le respect sincère, l’admiration réciproque, une amitié qui confine parfois à l’amour fraternel, tant à travers le contenu des échanges que dans la forme de leur adresse. Ce livre nous plonge dans l’univers des deux artistes, leurs échanges épistolaires évoquant leurs œuvres respectives, leur processus de création comme leurs influences.

Date de publication : 4 novembre 2014
Format : 16 x 20 cm
Poids : 220 gr.
Nombre de pages : 96
ISBN : 979-1-092444-15-5
Prix : 20 €

À travers le prisme d’une relation fusionnelle qui se développe sous nos yeux, ces lettres nous offrent également l’opportunité de découvrir ces deux artistes sous un angle plus intime, entre création et quotidien, à travers leurs tourments, leurs doutes et leurs rêves. Aussi, ces lettres éclairent sous l’angle de deux parcours de création singuliers une réflexion incarnée sur le contexte artistique et littéraire de la fin du XXe siècle. Nous retrouvons par ailleurs de nombreuses références à l’asphixiante culture tant décriée par Jean Dubuffet, dont les critiques jalonnent la correspondance des deux auteurs, tant à travers leurs réflexions quant au contexte artistique que dans l’analyse de leurs créations respectives.
La reproduction des lettres (20 documents inédits) prend sens dans l’observation attentive de la graphie si particulière de Marcel Moreau. L’écriture se fait mouvement graphique, laissant échapper un jaillissement pulsionnel, une frénésie rythmique. De l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs transmet un échange bouillonnant, jubilatoire et parfois incendiaire, un dialogue de tonnerre entre le peintre et l’écrivain.

De Jean Dubuffet nous avons aussi publié sa correspondance avec Valère Novarina.

Les auteurs

Inscrit dans la modernité, Jean Dubuffet (1901-1985) explore l’humain à l’encontre des mouvements, des acquis de l’œuvre, des principes qui régissent le monde
de l’art. Esprit subversif, réputé iconoclaste, tout à la fois peintre et sculpteur, dessinateur et lithographe, écrivain, architecte, homme de théâtre et musicien, Dubuffet apparaît comme un féroce adversaire de la prétention culturelle et un fervent partisan d’une expression originale et extraculturelle. Inventeur de l’Art Brut, ses écrits sont très nombreux, mais aussi ses correspondances.

Le site de la Fondation Dubuffet.

[Marc Trivier, Jean Dubuffet, 1983.]

Personnalité hors du commun, auteur d’une œuvre considérable (plus de quarante livres), Marcel Moreau est l’un des plus grands prosateurs actuels de la langue française. Depuis son premier roman, Quintes (1963), qui, défendu par Queneau, fut publié en extraits par Paulhan dans la « NRF » et par Simone de Beauvoir dans « les Temps modernes », il a construit une œuvre puissamment originale dans des genres les plus variés : romans, récits, essais, pamphlets, fragments, etc. Tous livres faits en réalité d’une même écriture, violente, sensuelle, raffinée, portée par une pensée libertaire, sauvage.

Un portrait de Marcel Moreau, par André Velter.
Un entretien avec M.M.
Bio-bibliographie de M.M.

[Marc Trivier, Marcel Moreau, 1983.]

Presse

Philippe Chauché (« La cause littéraire »).
Louise Granat (« Zone critique »).
Gaëlle Obiégly (« Florilettres »).
Ophélie Naessens (« Critique d’art »).
Véronique Poirson (« Les Huit « plumes » »).
Lucien Wasselin (« Recours au poème »).

Extraits

Paris, 30 janvier 1969

Cher monsieur Marcel Moreau,

Ce m’ensoleille qu’on m’estime concerné par un traité de la Démesure. C’est bien vrai que j’y vise. J’y trouve là le sujet traité dans votre livre avec impressionnante hauteur et impressionnante maîtrise. J’ai commandé vos autres livres ; j’espère bien m’en régaler. Je me régale rarement d’un livre, le trouvant rarement assez hors mesures. Le docte Gaëtan Picon dit avoir lu un livre de vous il y a quelques temps et l’avoir trouvé un des meilleurs livres des dix dernières années. C’est là, observons-le, un jugement de mesure. Gaëtan Picon n’opère pas, lui, je crois, sur terrains où n’ont plus de sens les mesures (celles où je cherche, moi, à me tenir). Peut-être les voix de la Démesure soufflent-elles en lui comme en tout un, mais il ne fait à leur appel – comme plus ou moins tout un – qu’une confiance mesurée. Plus mesurée que nous, vous et moi, qui voguons vers les terres de l’art brut où resplendit le soleil du total oubli.

À vous avec affection.

Jean Dubuffet

//////////////

[reçu 14 février 69]

Cher Jean Dubuffet,

Le soleil du total oubli par lequel vous terminez votre lettre ressemble comme un frère à ces invaginations de la nuit, mes livres, mes seules lumières.
Il y a quelques années, Jean Paulhan, qui fut mon meilleur avocat, prononça votre nom devant moi. Rétrospectivement, je crois qu’il s’agissait, de sa part, d’une prémonition ; quant à moi, voilà des siècles (des siècles elliptiques) que mes mots bégaient « peinture », « peinture ». Je pense cette fois que c’est la vôtre qu’ils voulaient dire. Une couleur, une forme qui soient tribales, tripales, qui résument avec des dévergondements , des commencements de gâchis rattrapés par le feu, la torture nue du destin.
L’amour des profondeurs…
Cela tient peut-être en partie à l’atavisme minier, à des dizaines de tares héritées avec joie d’aïeux souterrains, buveurs, malheureux.
Correcteur dans une encyclopédie (Alpha), j’éprouve une haine légère d’oiseau pour la science et pour l’ordre. Quand on a une fosse pour aimer et une aile pour vomir, on n’est pas tout à fait normal, n’est-ce pas, on en connaît des choses, dont l’essence du scandale. Mes vocabulaires n’ont pas eu besoin des flics culturels. Ils bouffonnent, ils grimacent devant Voltaire. Le miracle est qu’ils chantent. Parfois, ils appellent sur eux l’Agression, les crapules bondissantes qui vont les disloquer. Leur tension est d’en faire leurs complices. Étreinte monstrueuse.
Sans le rythme, la vie est un inconvénient, mais avec lui, s’il se veut permanent, elle est presque intenable. Mais c’est ce presque qui nous fracasse, vous contre une toile, moi contre une page. Vous dont tant de hordes (chromatiques, cruelles) battent les nerfs, saignent l’œil, qui êtes poussé par elles, de cri en cri, jusqu’à l’œuvre, vous avez sûrement ressenti le désir d’être sans interruption une ivresse, un piétinement nègre.
C’est curieux, je vous écris comme si je pouvais tout vous dire : de moins en moins j’échappe à la fatalité du verbe. Il me poursuit, me percute le jour (correction), le soir (création), la nuit (insomnie). Tout au bout il y a peut-être une EXPLOSION FIXE, qui sait ? Un mot unique, néo-obsessionnel.
Vous parlerais-je comme je le fais si je ne vous comprenais pas ?
Il faut qu’ici je vous serre la main.

M. Moreau

//////////////

Paris, 23 février 1969

Cher Marcel Moreau,

Votre lettre tournoyante et trépignante comme vol d’un papillon dans le rayon du phare. C’est la danse du oui-non, de la visée-vision, de l’ébullition gelante. Votre lettre jaillissante en figure d’éruption, d’explosion. Je suis grandement touché de l’affection qu’elle me manifeste. Fraternellement à vous.

Jean Dubuffet

PDF - 781.8 ko
Feuilleter… De l’Art Brut aux Beaux-Arts…

&

Compagnonnage, dialogue, influence réciproque, affinité ou sympathie : il n’est pas rare qu’un écrivain et un artiste empruntent des voies convergentes, qui s’interceptent pour mieux se poursuivre. En rapprochant deux œuvres et deux individus au travers d’entretiens, d’essais ou de correspondances, chaque titre de la collection « & » révèle les liens féconds qui attachent des modes d’expression artistique tantôt parents et tantôt dissemblables.