Suzanne et les Croûtons

Le récit biblique de la mésaventure de la chaste Suzanne calomniée par un quarteron de vieillards lubriques a donné lieu à maintes illustrations picturales ou littéraires. Il est devenu un véritable topos dans la culture occidentale.
Le texte, ici offert au lecteur, s’inspire bien de la légende, mais sur le mode de la dérision, de la fabulation grotesque, érotique et fantasmatique. Suzanne se fait complice des regards qui assaillent sa pudeur, et les vieillards, tout entier réduits à leur impuissance de croûtons, basculent dans un délire de luxure collective.

Date de publication : 4 novembre 2013
Format : 14 x 22 cm
Poids : 170 gr.
Nombre de pages : 88
ISBN : 979-1-092444-03-2
Prix : 15 €

Claude Louis-Combet affiche un goût aussi pervers que naturel pour les fictions nourries de réminiscences religieuses, de légendes mythologiques ou hagiographiques ou encore de singularités mystiques trempées de psychopathologie. Cela a commencé avec Marinus et Marina (1979) et s’est poursuivi dans Mère des croyants (1983), Beatabeata (1985), L’Âge de Rose (1997), Passions apocryphes (1997), Les Errances Druon (2005), Gorgô (2011). L’écriture, résolument à l’écart des modes et des écoles, s’efforce de rejoindre un certain noyau d’expérience intérieure où prennent vie et forme les contradictions de l’existence aux prises avec le Sacré.

Les auteurs

Claude Louis-Combet est né à Lyon en 1932. Philosophe, il est traducteur d’Anaïs Nin et d’Otto Rank, éditeur chez Jérôme Millon de textes spirituels. Il est l’auteur de « mythobiographies » (Blesse, ronce noire, Corti, 1995, l’Âge de Rose, Corti, 1997) et de récits hantés par la dévoration et l’inceste (Infernaux Paluds, Flammarion, 1970 ; Miroir de Léda, Flammarion, 1971 ; Tsé-tsé, Flammarion, 1972 ; Voyage au centre de la ville, Flammarion, 1974 ; Mémoire de bouche, La Différence, 1977 ; Figures de nuit, Flammarion, 1988 ; Augias et autres infamies, Corti, 1993 ; Rapt et ravissement, Deyrolle, 1996). Ce goût pour la sensualité trouble le conduit à revisiter la mythologie païenne (Le Roman de Mélusine, Albin Michel, 1986 ; Le Bœuf Nabu, Lettres vives, 1992) ainsi que l’imaginaire chrétien (Marinus et Marina, Flammarion, 1979 ; Mère des croyants, Flammarion, 1983 ; Beatabeata, Flammarion, 1985 ; Le Chef de saint Denis, Dijon, Ulysse fin de siècle, 1987) et dans ses essais (L’Enfance du verbe, Flammarion, 1976 ; Du sens de l’absence, Lettres vives, 1985 ; Écrire de langue morte, Rennes, Ubacs, 1986 ; Le Péché d’écriture, Corti, 1990 ; Le Don de langue, Lettres vives, 1992 ; Miroirs du texte, Deyrolle, 1995), il cherche à retrouver cette « langue des grands fonds » qui « règne entre le nid des entrailles et l’écume de la Voie lactée ».

Bio-bibliographie, citations, extraits de presse… sur le site des éditions José Corti.

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[photographie © Jean-Luc Bertini]

Presse

Hervé Bonnet (« Les Huit plumes »)
Martin Hervé (« Spirale »)
Estelle Ogier (« Zone critique »)
Angèle Paoli (« Terres de femmes »)
Romain Verger (« L’Anagnoste »)
Lucien Wasselin (« Recours au poème »)

Extraits

Comme s’ils n’étaient là, depuis toujours, qu’afin de se tenir au plus près et de la contempler, elle, la chaste Suzanne, du fond de leur impotence et de leur nullité, offrant l’ombre de leur désir et son vide derrière le souvenir, on les avait rassemblés, formant chapitre d’hôpital général, section des vieux Croûtons, dans la grande maison du bord de l’eau, ou bordeleau, intitulée Clinique du Confluent. Et ils savaient qu’ils n’en sortiraient pas, sinon les pieds devant, et que c’était la dernière étape, la dernière pause avant la fin des travaux – ce pour quoi ils pouvaient se dire que tout était permis, dans l’absence de tout au-delà de leur attente. Aussi leur négligence à se présenter correctement était totale. La plupart avait renoncé à la toilette matinale : ils ne se rasaient plus, ils ne se peignaient plus, ils avaient cessé même de laver les extrémités exposées de leur corps. Ils arboraient des mines truandesques, tantôt épanouies en faces rubicondes, tantôt décharnées, creusées et torturées en lames et lamelles de peau grisâtre et hirsute. À toutes les heures du jour et de la nuit, ils aplatissaient leur gueule contre les parois de verre du long couloir par lequel passerait bientôt Suzanne, selon les obligations obscures de son service. Ils s’appliquaient, dans le vide de toute raison, à minauder à son intention, inventant des mimiques excessives, surannées et déplacées, plutôt faites pour évoquer les puissances infernales que pour séduire la vierge des vierges, ainsi quand ils aggravaient le sourire de leur bouche édentée en tirant sur les commissures des lèvres, ou quand ils laissaient pendre leur langue, comme des chiens assoiffés, ou encore lorsqu’ils mimaient, d’une main tremblante et approximative, les gestes d’une caresse obscène, tellement appliquée, tellement persévérante dans son illusion fantasmatique, qu’ils s’en tiraient des larmes à la surface de leurs yeux chassieux. L’absence de toute retenue, l’oubli de toute pudeur faisait que bon nombre de croûtons se complaisaient dans un état de nudité plus ou moins complet. Par les jours les plus chauds, par les nuits les plus étouffantes, ils faisaient économie de pantalons et exhibaient sans gêne leurs génitoires pantelants. Ils se grattaient, là-dedans, sans vergogne et reniflaient le bout de leurs doigts. Il n’en était pas un qui n’eût rêvé d’aborder Suzanne avec un tel bouquet et qui n’eût songé, jusqu’à l’hallucination, que la madone saurait bien relever les ruines, ranimer la flamme, tendre le nerf que la vie avait définitivement épuisé. Quelques croûtons, parmi les plus débiles, s’illusionnaient au point de troquer leur main pour celle de Suzanne, et c’était avec celle-là qu’ils occupaient leur temps à se masturber, les yeux clos, le souffle court, sans autre effet que ramollir le très mou jusqu’à annihilation. D’aucuns restaient assis, immobiles, au pied de leur lit, la braguette béante, le regard perdu dans le vague, les lèvres baveuses, agitées d’une parole insonore : ils attendaient. Ils ne savaient plus ni le jour ni l’heure, ils s’étaient évadés du temps, ou peut-être était-ce le temps qui les avait quittés. À présent, ils connaissaient la solitude inaltérable que rien ne remue plus, si ce n’est la permanence intérieure d’une vision, élaborée et mitonnée dans les basses fosses du désir, celle d’une femme superbe, en toute-puissance de chair, les cuisses ouvertes comme des bras. Ils attendaient Suzanne, ils se la murmuraient silencieusement au fond d’eux-mêmes, ils se la créaient en pôle unique d’attraction et de fixation, en feu central de ravage et anéantissement. Une ardeur intense les consumait. Leur corps était inondé de sueur. Ils sentaient la sève mâle fermentée et périmée. Leur bouche, cependant, d’animal fouisseur et jouisseur, s’appliquait en rêve à des malaxages, à des léchages et des succions dont l’inaccomplissement remplissait la durée. Ces Croûtons que l’on eût pu croire prédestinés à la mystique se préparaient entièrement à la survenue de la femme – lorsque Suzanne, ayant poussé la porte qui séparait le jour de la nuit, viendrait à eux, plongerait sa main dans leur braie et en ferait jaillir l’arbre de vie. Alors, l’alleluia de la résurrection éclaterait dans les cœurs et, aussitôt retrouvée la voie du chant, fuserait de toutes parts, saluant et célébrant l’éternel retour du printemps.

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Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.