Sortir du trou

Parfois, on se dit qu’on est au fond du trou.
Et si c’était vrai ?
Si on se trouvait soudain au fond d’un trou opaque et noir, dans une absolue solitude ? Un trou bien réel mais tout à fait inexistant, un trou comme une grotte originelle, une matrice sans forme, une oubliette ? Comment alors s’orienter, respirer, désirer, comment penser, comment se retrouver ? Et comment, avec pour seuls outils cervelle et corps, comment faire pour en sortir ?

Date de publication : 14 mars 2016
Format : 14 x 22 cm
Poids : 200 gr.
Nombre de pages : 88
ISBN : 979-10-92444-37-7
Prix : 15 €

Pendant longtemps, j’ai vécu en regardant les humains se comporter comme des bêtes féroces, en dépit de tous leurs efforts pour paraître civilisés — et je vivais au milieu de cet immense festin qui se joue en nous depuis toujours, depuis Cronos, depuis les contes de fées, en passant par les rapports amoureux et les relations familiales. Mais tandis que j’écrivais, mes ogres et mes ogresses, qui avaient bon appétit, se sont tous entredévorés.
Alors, il n’est plus resté qu’un trou — un vide, une lacune.
C’est ainsi que le Je qui parle dans ce récit est au centre d’un noir opaque et n’a aucun repère tangible, aucun son, aucun souvenir concret, aucun sexe défini, aucune autre histoire à raconter que son expérience immédiate : que reste-t-il et comment exister quand on n’est peut-être rien ? Comment renaître à soi-même ?
Je est peut-être un animal, une vieille idole, une cervelle blessée, un corps en formation ou le cul d’une oubliette, Je est peut-être un autre — peu importe.
Voilà que Je, loin d’entrer en introspection, se met à explorer le vide.
Je pars en quête. Je a peur, mais ne manque pas de courage et va de l’avant, quitte à parfois tourner en rond. Je questionne, invente. Je cherche des sensations, de l’humain, de la mémoire. Je découvre des matières et des limites. Et Je s’applique par tous les moyens à sortir de ce trou. Mais Je n’a que peu de moyens à sa disposition, Je n’a que la force de son imaginaire. Je descends dans la caverne. Je se fraie un chemin parmi les images et les fantômes. Je s’exerce, tâtonne, remue, farfouille dans les commencements, remonte du plus profond. Je parle, mais voudrait que le verbe se fasse chair. Et Je devient sa propre matrice. Je porte la mémoire du monde, Je veut recréer le monde, Je veut faire partie des vivants.
Et Je m’a prise par la main, et à sa suite j’ai vu des merveilles dans le noir et fait mille et mille tentatives moi aussi, mille tours, mille ratures pour enfin m’éveiller et sortir du trou. Car toute cette histoire est bien réelle. Aussi réelle qu’un rêve.

Les auteurs

Odile Massé, née en 1950, vit à Nancy. Comédienne, elle fut membre de la compagnie « 4litres12 » pendant les 40 ans d’existence de la troupe. Grand prix de l’humour noir 1998 pour Tribu, paru au Mercure de France, elle a publié chez le même éditeur La vie des ogres (2002), Manger la terre (2004), et, plus récemment, Jusqu’au bout (La Dragonne, 2007), La Compagnie des bêtes (La Pierre d’Alun, deux volumes, 2010 et 2011).

Jean-Claude Terrier, né en 1947, vit près de Besançon. Il a enseigné en IUT, Université de Franche-Comté, et à l’École Régionale des Beaux-Arts de Besançon. « Je ne suis pas un décorateur, je ne suis pas un “plasticien”, je n’use pas de mes connaissances plastiques pour faire acte de démonstration, ni pour exécuter une idée. Je suis peintre. Peintre en quête de réel. Mais quel réel ? Celui d’un monde éprouvé sur le mode de ses oppositions cardinales, de ses orients, mais qui se produit dans l’écart, la tension, et l’enlacement qui lui sont propres. Cette polarité s’origine dans le mouvement d’une peinture qui inscrit, plus qu’elle ne décrit. Elle s’affirme encore dans la nécessité de la frontalité du signe comme de la profondeur dans laquelle il se donne, du fond par lequel il se révèle. »
Le site de JCT.

Presse

Lecture d’Emmanuel Laugier :

Quelqu’un se parle, autant qu’il parle il cherche à vérifier sa voix, à en rendre palpable l’écho résonnant contre les parois d’un espace, d’un trou, d’une grotte. Quelqu’un cherche la petite lumière qui signalerait le dehors, l’endroit où la ligne d’un horizon lui permettrait de trouver les points cardinaux. Où est-il ce quelqu’un, à quel endroit de lui-même se trouve-t-il pour ne plus savoir même s’il n’a pas été l’objet de sa propre invagination ? Dans une baleine ? Mais aussi loin des soies de ses fanons qu’aucun Achab n’est imaginable ; peut-être dans un cylindre, mais rien n’y résonne, et rien n’en dit la limite ; dans un sac, un fourreau, un coffre… Mais rien n’y suffit, pas même la conque où Robinson retrouve la tiédeur d’un placenta reformé pour y jouir, ni encore quelque caverne dont le creux aura logé le museau d’un animal, ses mouvements en troupeau, superposés, cinétiques… On n’entend pas la rage vorace non plus des enfants de Quinzinzinzili (Régis Messac), livrés qu’ils sont à eux-mêmes, sans rien d’un langage sinon leurs vociférations animales… Il n’y a qu’une voix, ici, dans le noir, et peut-être quelque chose d’un corps autour. Imagination morte, imaginez… Jusqu’au vertige d’un doute où, sous ces vêtements, ces chapeaux, ne se logeraient pas même les quelques ressorts d’un automate, mais un vide retourné sur lui-même, un orifice sans fin, un ruban de Möbius… Comme si ce quelqu’un avait été avalé par sa propre intériorité, à peine perçue, appréhendée, celle-ci l’aurait enveloppé de son grand châle de terreur, faisant d’un seul mouvement le noir sur lui-même… Mais jusqu’où ? est l’une des questions que pose le livre d’Odile Massé, jusqu’à la solitude de cette zone non dirigée où quelqu’un viendra…

Articles de Frédérique Braconnot (« L’Est républicain »), Jean-Paul Gavard-Perret (« lelitteraire.com »).

Extraits

Quand on ouvre les yeux, me disais-je, quand on regarde le centre de la pupille, on voit l’intérieur du corps jusqu’au plus profond. Avais-je ainsi regardé mon visage dans le miroir, si intensément que mon œil était devenu ma prison ? La grotte immense où je me trouvais tenait-elle tout entière dans mon globe oculaire ?
Je frottais mes paupières, je tirais sur mes cils, j’écarquillais les yeux. Je voulais penser que je n’étais pas en cause, que la contemplation de mon reflet n’était pas la raison de ma chute, mais plutôt mon regard lui-même. A coup sûr, pensais-je, à coup sûr j’ai vu quelque chose, une chose si blessante, si épouvantable que j’ai fermé les yeux pour ne pas voir, pour ignorer la réalité, pour devenir aveugle et, ce faisant, j’ai clos sur moi le monde. Il me fallait donc retrouver l’image sur laquelle j’avais buté, celle qui m’avait fait tomber, et la franchir en sens inverse.
Je revoyais en pensée les amis chers, les ancêtres disparus, je voyais des hommes et des femmes par milliers, me voyais parmi eux, et je disais en moi-même : J’appartiens, oui, j’appartiens à l’humanité dont j’ai la mémoire ! mais je les voyais traverser mes domaines sans qu’il me fût jamais possible de les toucher.
Et la longue fresque défilait en moi de nouveau, une fresque où je figurais parfois sans en faire pour autant partie. Il y avait une frontière entre moi et moi, entre les autres et moi, une frontière infranchissable. Je voyais des images de peuples en fuite, une cohorte de corps souffrants, ruines et débris, cendres, feux, bêtes éventrées, terres mortes, retournées, bouleversées, je voyais force, entraves et nuisances, voyais pleurer des enfants et n’entendais aucun bruit, aucun son sortir des bouches qui s’ouvraient en moi, je tremblais, j’avais peur, j’avais faim, j’avais froid, j’avais mal, désirais secourir cette humanité que je ne pouvais atteindre mais qui m’appartenait comme je lui appartenais – et rien, aucune image ne me rappelait le moment où le basculement s’était fait. Et j’avais envie de crever mes yeux inutiles, de planter en eux mes doigts jusqu’à sentir le sang couler, j’avais envie du plus extrême pour sortir enfin de moi-même. Il me semblait que la douleur physique me ramènerait au monde des vivants, même si le prix en était exorbitant – comme extraire mes yeux de leurs orbites, suivre Œdipe sur les chemins pierreux de l’exil, et ne plus jamais voir la lumière du soleil.

/

Or cette lumière dont j’acceptais soudain de me passer, cette lumière bien-aimée me faisait déjà défaut ici, dans le fond de mon trou. Avais-je donc procédé à l’immonde opération, avais-je crevé mes yeux ?
Je palpai mon visage, inspectai ma peau de nouveau : mon corps était intact, sa surface close tout autant que ma grotte, et mes yeux bombaient sous mes paupières, pleins et prêts à servir.
Mais je ne voulais plus voir maintenant les mirages de l’obscurité, ne voulais plus me perdre en moi-même. Et je tournai le dos aux images qui défilaient en moi, leur tournai le dos pour réfléchir mieux et chercher mon chemin.

/

Et tandis que je réfléchissais, envisageant des solutions et les rejetant aussitôt, il m’apparut soudain que ma situation, loin d’être effrayante comme je le croyais au début, était plutôt bien ridicule.
Si la faille n’est pas, dis-je alors à haute voix, si elle n’est pas l’ouverture de mes yeux, quelle est-elle ? Ma bouche, peut-être ? En ce cas, faut-il sortir de moi par la bouche, ou au contraire y faire entrer la totalité du corps que je me connais, bras, jambes et tout le reste ?
J’hésitais, je tergiversais, pesais le pour et le contre, examinais mes chances de réussite. Et finalement décidai de me vomir moi-même, ce qui me semblait plus aisé.
À quatre pattes, je me mis à faire tourner mon estomac à la manière des sages de l’Asie, lui infligeant contractions, constrictions et tourments dans le sens des aiguilles d’une montre, et aussi de bas en haut et d’arrière en avant. Je sentais monter la nausée et continuais de plus belle, m’aidant de cris et de coups, un goût de fiel au fond du gosier. Mais ce n’était pas suffisant : si j’étais à l’intérieur de moi-même, si j’y étais avec le monde qui me contenait, alors il me fallait maintenant expulser du plus profond le monde et moi-même. Quoi qu’il m’en coutât, il me fallait rendre ce qui me composait, muscles, tendons, lymphe, nerfs, sang, membranes, os et ligaments, tout, jusqu’aux cellules de ma cervelle bien protégées par la boîte crânienne, il me fallait rendre gorge pour inverser la situation et vomir le renard qui gisait en moi. Et j’y allais de bon cœur. Et pour m’aider, espérant attraper derrière mes amygdales la queue de mon renard ou l’un ou l’autre des morceaux de moi qui refusaient de sortir, pour m’aider j’enfournai deux doigts dans ma bouche. Mais voici que ce faisant il me sembla soudain que mes doigts étaient attirés, comme par une ventouse, vers le gouffre de mon corps
ainsi rien ne sort, me dis-je, rien ne sort de moi et tout, au contraire, y trouve place
étais-je un trou noir dans les espaces sidéraux
mon gouffre, mon trou sans ouverture et sans fond était-il en fait, comme un couteau sans manche et sans lame
était-il une figure impensable, l’infini de l’univers
fallait-il donc que je me dévore moi-même pour retrouver ma place parmi les vivants et comment cela se pouvait-il ?
J’essayai de mâcher mes doigts. Mais j’avais beau m’encourager, ahaner, chercher à me convaincre que c’était là l’issue que j’attendais, la douleur était trop forte. À chaque coup de dents je criais, je léchais mon sang, haletais, reprenais mon souffle, pleurais, me roulais sur le sol. Et peu à peu le courage m’abandonna.

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Feuilleter… Sortir du trou

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.