Le Nu au transept

Est-ce une apparition ?
Est-ce la vision matérialisée d’un fantasme érotique ?
Est-elle de chair ou d’imaginaire ?
Une forme féminine, aussi nue qu’Ève, notre mère à tous, hante l’espace de la cathédrale de Bourges et sème le désordre dans l’esprit d’un jeune militaire, étudiant en théologie et futur prêtre.

Date de publication : 3 novembre 2014
Format : 14 x 22 cm
Poids : 240 gr.
Nombre de pages : 96
ISBN : 979-1-092444-14-8
Prix : 15 €

Claude Louis-Combet, né à Lyon en 1932, a cultivé avec une constance qui ne s’appliquait pas aux vérités de la foi mais à la mémoire des sensations et émotions, son goût pour les vieilles églises partagées, comme l’âme, entre lumière et ténèbres, épaisseur sensuelle de la pierre et du décor et rigueur de l’architecture. La contemplation, en laquelle fusionnent érotique et mystique, entre largement dans l’esprit de ses mythobiographies inspirées par les vies de saints.

Les auteurs

Claude Louis-Combet est né à Lyon en 1932. Philosophe, il est traducteur d’Anaïs Nin et d’Otto Rank, éditeur chez Jérôme Millon de textes spirituels. Il est l’auteur de « mythobiographies » (Blesse, ronce noire, Corti, 1995, l’Âge de Rose, Corti, 1997) et de récits hantés par la dévoration et l’inceste (Infernaux Paluds, Flammarion, 1970 ; Miroir de Léda, Flammarion, 1971 ; Tsé-tsé, Flammarion, 1972 ; Voyage au centre de la ville, Flammarion, 1974 ; Mémoire de bouche, La Différence, 1977 ; Figures de nuit, Flammarion, 1988 ; Augias et autres infamies, Corti, 1993 ; Rapt et ravissement, Deyrolle, 1996). Ce goût pour la sensualité trouble le conduit à revisiter la mythologie païenne (Le Roman de Mélusine, Albin Michel, 1986 ; Le Bœuf Nabu, Lettres vives, 1992) ainsi que l’imaginaire chrétien (Marinus et Marina, Flammarion, 1979 ; Mère des croyants, Flammarion, 1983 ; Beatabeata, Flammarion, 1985 ; Le Chef de saint Denis, Dijon, Ulysse fin de siècle, 1987) et dans ses essais (L’Enfance du verbe, Flammarion, 1976 ; Du sens de l’absence, Lettres vives, 1985 ; Écrire de langue morte, Rennes, Ubacs, 1986 ; Le Péché d’écriture, Corti, 1990 ; Le Don de langue, Lettres vives, 1992 ; Miroirs du texte, Deyrolle, 1995), il cherche à retrouver cette « langue des grands fonds » qui « règne entre le nid des entrailles et l’écume de la Voie lactée ».

Bio-bibliographie, citations, extraits de presse… sur le site des éditions José Corti.

Entretiens, articles critiques, textes de CLC… sur le site de Remue.net

[photographie © Jean-Luc Bertini]

Yves Verbièse est cet individu photosensible ayant vu le jour dans les Flandres, en 1951, traquant depuis la lumière par monts et par vaux, plissements et anfractuosités, avec un goût marqué pour ceux de l’anatomie féminine.
Grand voyageur de par le monde, explorateur des voies naturelles, autant que de celles de la lumière intérieure, tâchant tout en ménageant la part de l’ombre, de révéler les beautés réelles ou virtuelles d’un monde que l’homme s’acharne pourtant à détruire un peu plus chaque jour.
Amoureux des livres, vivant entre mots et images, enthousiasmé par le lumineux Chemin des vanités que Claude Louis-Combet avait consacré aux photographies de Henri Maccheroni, la découverte de cette œuvre et de son parcours, ont naturellement conduit Yves Verbièses à lui faire parvenir cette suite d’images : très rapidement Le Nu au transept est né.

Presse

Narciso Aksayam (« CCP »)
Jacques Barbaut (« Sitaudis »).
Hervé Bonnet(« Les Huit plumes »).
Jean-Paul Gavard-Perret (« lelitteraire.com »).
Mina Merteuil (« Mon salon littéraire »).
Angèle Paoli (« Terres de femmes »).

Extraits

Il ne restait plus que deux dimanches avant que Joseph, l’artilleur, ne fût, selon l’expression traditionnelle, renvoyé dans ses foyers. On était alors début septembre et l’été se prolongeait en superbes journées ensoleillées, agrémentées déjà d’une pointe de brume mélancolique. Le jeune théologien sentait se rétrécir et bientôt se refermer sur lui cette extraordinaire parenthèse de vie toute comblée par l’insistance d’une présence de femme destinée à lui seul, selon toute apparence. De fait, personne d’autre que lui ne s’était jamais trouvé dans l’immensité ouverte de la cathédrale, ni à prier, ni à passer par là, à l’heure où Maria promenait sa nudité, parmi les statues des saints, des anges et des diables, à la lumière fluente des vitraux, des cierges allumés dans les chapelles, ou des ors rutilant sur l’autel et un peu partout dans le chœur. Comme si elle n’avait été envoyée de je ne sais quel quartier de l’au-delà non pour distraire le priant solitaire mais plutôt pour l’enfoncer en lui-même à la recherche de son âme totale, la fille de Bourges – car enfin elle n’était pas sortie de son apparence élémentaire – ne semblait être là, et se montrer, se pavaner presque, que pour le seul regard de Joseph.
À une extrémité du transept, dans une chapelle funéraire occupée par un noble gisant aux mains jointes et à la face hiératique, s’élevait une haute statue macabre – de celles que le XVe siècle a tant affectionnées. Maria vint se coller contre elle, serrant son visage entre les os déployés des hanches, rêvant, eût-on dit, de retrouver, de ranimer peut-être, la fontaine de vie désormais absente, qui avait, au commencement, peuplé cette région du corps. La femme devait sentir fortement le froid et le vide, au lieu et place de ce qui avait été le berceau de la chaleur de chair. Et comme pour en suggérer le souvenir, comme pour introduire dans la mort le principe calorique prometteur de vie, elle frottait son pubis contre le marbre, elle s’efforçait, sans y parvenir réellement, d’écraser ses lèvres noires en un baiser totalement impudique, déchaîné, insolite autant qu’impossible. Joseph assistait à la scène, d’un regard latéral mais insistant. Il voyait les fesses de la dame se contracter dans l’effort, se hausser et s’abaisser, comme aller et venir, obstinément, généreusement. C’était sa façon, à elle, de lui signifier à quel point la femme se tient du côté de la vie et combien la beauté s’engage, fût-ce à perte, à triompher de la mort. Assurément, il savait bien que la partie était perdue d’avance et il connaissait par cœur le répertoire des infamies dont les entrailles femelles sont porteuses, selon les Pères. Mais ici, devant la vision de Maria affichant avec son sexe sa ferveur de vie et sa revendication d’immortalité, il était clair pour lui que la femme incarnait une vérité de nature, bien au-dessus de tous les anathèmes et de toutes les sentences de la tradition cléricale. Elle apportait, pour subjuguer la mort, pour la vaincre et occuper sa place, son ventre fastueux et son abondante poitrine de mère-et-amante éternelle. Elle étreignait le grand squelette de pierre qui lui faisait face. Elle substituait toute sa chair à cet agencement d’os glacés dont la terrible figure avait traversé les âges, jusqu’à venir ici dominer de son horreur la grandiose harmonie du lieu. Joseph, suspendu au déroulement de sa contemplation, assistait au corps à corps de la vie et de la mort. Il voyait luire l’œil de la femme dans les orbites vides, et les ossements s’abolir dans l’étreinte qui les possédait. Il se sentait lui-même comme soulevé intérieurement par un acte de foi total en l’énergie vitalisante de l’être, au féminin. Et un peu plus tard, comme il était sorti de la cathédrale et arpentait, en solitaire tout rempli de ses visions, les ruelles du quartier, il ne se retenait pas de penser que la puissance créatrice de Dieu était l’expression même de son essence maternelle. En Dieu, songeait-il, à l’aide de son vocabulaire scolastique, l’acte est œuvre de virilité mais la puissance, en sa toute plénitude, appartient au féminin. En sa perfection, Dieu englobe les deux pôles constitutifs de l’Androgyne éternel. La femme est en Dieu comme Lui-même. Elle est Dieu en elle-même et jusqu’à sa plus profonde ténèbre.
Joseph marchait, dans une grande exaltation de tout son être. Il était porteur d’une vérité que jamais personne ne lui avait enseignée et à laquelle jamais il n’aurait eu accès sans l’irrévérence éhontée d’une fille de rue. Il se promettait de cultiver cette intuition qui le possédait à présent et tenait son âme en état de lévitation. Il avançait sans se presser dans la clarté crépusculaire de la ville. Il croisait sur son passage des ombres d’hommes et de femmes, des couples pressés dans l’excitation du dimanche soir. Une joie infaillible l’habitait et lui permettait de saluer chacun comme « une chose de Dieu ». Il lui était impossible de penser du mal de son prochain. Dans la générosité de son esprit, optimisme et humanisme formaient un tout. Quand l’image du corps de Maria le visitait – sa nudité dressée contre la mort – une sensation poignante fulgurait dans l’intimité de sa chair. Mais sa pensée était ailleurs et lui apportait la certitude qu’il n’y avait pas de damnés dans l’autre monde. Il avait pu contempler un corps de passion qui était aussi un corps de miséricorde. Cela lui suffisait pour l’assurer que l’enfer était un mythe, un fantasme de la virilité inassouvie et vindicative. À cette angoisse, pour le moins aussi vieille que la foi chrétienne, la femme opposait le signe de son sexe – signe ambigu, devait enseigner Joseph, vingt ans plus tard, à l’heure où je buvais ses paroles : car il est destructeur autant que créateur. Il n’est pas nécessairement le châtiment de l’homme, mais il est toujours son épreuve. Seul l’amour ou, pour quelques-uns, le sacrifice, en fait, par excellence, une voie de connaissance… Quand il parlait ainsi, on eût pu croire qu’il avait rencontré Diotime. Beaucoup plus tard, j’appris qu’elle portait le nom de Maria.

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