L’Épine blanche

Jaboc cherche à retrouver sa mère – morte – en consignant quelques notes très brèves sur des carnets de deuil. D. comme deuil d’épine blanche et comme Denise.

La mère dans le souvenir comme dans la vie se tient le plus souvent face au littoral d’une ville normande portuaire. Le fils en aime la porosité calcaire. Tout remonte alors par la vertu de la craie et des marées et leurs façons de déposer leurs matières sur les grèves : le père la mère la guerre le préau l’école primaire le silex et la brique.

Trois sources d’écriture construisent le texte : le carnet, la prose, le poème. Chacune des sources tisse un fil d’écriture du souvenir. Souvenir vécu noté dans la matière première du carnet puis nourri des mots lancés dans le rythme des phrases. Phrases poétiques croisant çà et là la voix du poème surgi comme une scansion.

La mère est veuve depuis toujours dirait-on, tant le père est loin dans le temps des morts. Le fils est fils unique. Le père est l’incarnation des douleurs de guerre et du gâchis des vies. Des villes aussi écrasées sous les bombes. La mère tient bon comme les phares qu’elle peut observer depuis son appartement maritime. Puis la vieillesse qui fragilise. Puis la mort qui laisse le fils dans la nécessité d’écrire. De retrouver la mère – voix et corps – dans la poussée étincelante des aubépines en fleurs et toujours épineuses.

Date de publication : 19 septembre 2018
Format : 14 x 22 cm
Poids : 380 gr.
Nombre de pages : 128
ISBN : 979-10-92444-70-4
Prix : 20 €

LECTURE DE MICHAEL GLUCK :

Que lisons-nous, quand nous lisons ? Qui lisons-nous ? Nous reprenons, à voix haute, le livre. Nos lèvres balbutient, psalmodient, s’accordent à chaque syllabe, à chaque phonème. Nos yeux épousent chaque lettre. Voir avant de savoir. Avant de comprendre. Nous écoutons avant d’entendre. Nous voyons avant de lire. La couleur des voyelles. La danse des alphabets.

Un livre sans les résonances d’un psaume n’est sans doute pas un livre. Un livre sans la vibration de la langue n’est pas un livre. La vibration est un état de la matière, lumière, son. Or toute langue est d’abord matière. Mater. Toute langue est, d’abord, maternelle. Nostalgie d’une langue toujours perdue. Nous lisons, nous écrivons dans la langue perdue de la mère. Nous psalmodions pour retrouver sa langue perdue.

La mer s’est mise à bégayer. (Valleuse)
Bégaiement d’avant les premiers mots. Lambdacisme, lallation. Gazouillis d’oiseau avant le babillage. Avant Babel dans la bouche. Lettres et phonèmes brodent nos lèvres. Filets de salive et filets d’encre.

La mûre est noire qui porte désagrément
au-delà de l’épine
(Valleuse)
Buissons de mûres, encre au bout de l’épine -buissons typographiques- quelque chose commence, quelque chose s’écrit, une phrase commence, et recommence. L’abécédaire va jusqu’à D. Dès les premiers mots la phrase commence la musique. D, ré. L’abécédaire. Ah, ce commencement de lire, ce commencement d’écrire. Le livre commence par un cahier d’écolier.

A comme arrivée air du temps aujourd’hui (Journal de Campagne)
Cahier d’écolier. Des lignes de A, ailleurs, des lignes de D, ici. Et dans ce temps d’écrire quelqu’un vient lire par dessus nos épaules, parce qu’écrire, souvent, convoque cette présence-là. Présence-absence. D. Présence de la disparue. Cahier d’écolier, pages d’écriture, copies d’une partition ancienne. Questions d’une parturition. Marées, ressacs, berceuses.

L’enfant dormira bien vite
L’enfant dormira bientôt
Elle dormira longtemps.

Heptasyllabes. Ce rythme d’une berceuse, quelques notes, celle que Miles Davis a su reprendre, un art de la fugue, en un long morceau hommage à son cuisinier Jean-Pierre. Heptasyllabes, sept notes, simples notes. Un poème.

Lisons, relisons à voix haute. Pour entendre la voix du poème, pour entendre la musique première, celle des commencements. Jaboc, dit-elle. La voix reprend, Jaboc. La langue, la musique de la langue de la mère. Boc. On pourrait entendre ou lire : la bocca, le bec. Ouvrir le bec à la berceuse nourricière.

L’abécédaire va jusqu’à D. Combinatoire, cabbale. Deuil discipline d’écriture et devoir de notation. Dans les premiers mots, dès les premiers mots d’après la chute (le corps chu, cadavre, Une certitude sa mère est morte.) s’entend ressac, mouvements et images, la mer, la grande origine (l’origyne), s’entendent les genèses. On reçoit les lettres de la mère, avec ces lettres on apprend à écrire, on commence à écrire avec et dans les lettres de la mère.

La mer lui met en bouche mots d’unité et de souffle organique. (Portique)
Quand elle se retire, elle pourrait, avec elle, emporter toute la langue ; elle laisserait muet, « infans » à jamais, celui qu’elle quitte. Écrire est alors résister, retourner le don de la langue contre celle qui a donné. Lui devoir cela, cette opposition. Ne pas acquiescer à l’ordre des choses. Quitter n’est pas abandonner.

D vient cueillir depuis sa place tous les conteneurs du monde. De livre en livre, échos, appels. L’écriture grutière soulève la mémoire, entre deuil et légèreté avec la conscience atomique de l’univers. Images. Ce qui revient, ce que, de la mer, remontent les filins. La mère, avec langue envolée. Cela entre les mains des fils. Reprendre. Reprendre langue. Veiller.

Tu commences à dormir au long cours.
Veiller. Écrire, veiller. Réveiller. Reprendre les mots. Réapprendre. Leçon de choses. Comme des souvenirs de langues anciennes, de vieilles salles de classe avec encriers et buvards, la phrase bue à l’envers. Vue. Et la musique. Plus tard, je reprendrai le livre, je relèverai cette musique, ces vers et faux vers que cèle l’écriture, quelque chose des berceuses, des comptines, des premiers accès au langage. Des premiers passages au poème. Elle dormira longtemps. Le vers revient. Elle dormira au long cours. Ce rythme-là de la berceuse. Sans toi. Avec toi. Écrit le poète. Ce rythme-là de la berceuse inversée, du fils pour la mère. Ce mouvement, ressac.

D…
Continuer à t’écrire
Petite fréquence
quand cœur chahuté

Faire face, rester dans le debout, il faut ces détournements du vocabulaire, de la syntaxe pour ne pas se laisser jouer par l’inévitable pathos du deuil. (Une fois encore j’aime en ce livre, aussi, la conscience atomique de l’univers. J’entends maintenant mieux : Deuil discipline d’écriture et devoir de notation. Musicale, la notation autant que prise de notes dans les jours d’après.)

Elle aimait les rimes de rien qui sonnaient bien au creux des mains.
Elle aimait les rimes de rien
qui sonnaient bien
au creux des mains.

J’entends ici, et en nombres de pages du livre, un peu de cette musique qui m’étreint dans les Complaintes de Jules Laforgue. Un peu des tire-lanlaire, ma pauv’ mère. Ou bien Arthur Rimbaud : romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. Alchimie conjuratoire du verbe, de la vague qui remonte la grève.

Tu as passé. Je regarde la mer... Tu vas m’accompagner jusqu’à la fin. La mienne.
Je continue sans toi. Avec toi.

Continuer. Prendre la relève.

Écrire la mer
jusqu’à ton asphyxie

Aujourd’hui notaire
Mère en terre

… Il a perdu sa langue maternelle… La relève du mort par le mourant suivant.
Lapsus calami, j’écris : relèvre. Reprendre la langue en bouche. Reprendre le livre de Jaboc. En boucle. Rapprocher les mots, l’écheveau des phrases ; les éloigner. Ce « fort-da » de l’enfance. Là, plus là. Vivre avec cela. Écrire pour vivre avec cela et demeurer léger.

Quand tu aimes il faut laisser partir
Laisser ta mère franchir l’horizon marin

Les auteurs

Jacques Moulin, né en Haute-Normandie en 1949, vit à Besançon. Enseignant il a fondé et co-anime les "Jeudis de poésie". Il a publié plusieurs livres de poèmes, notamment : Valleuse (Cadex, 1999), La mer est en nuit blanche (Empreintes, 2001), Escorter la mer (Empreintes, 2005), Archives d’îles (L’Arbre à paroles, 2010), Entre les arbres (Empreintes, 2012), Comme un bruit de jardin (Tarabuste, 2014), À la fenêtre du transsibérien (L’Atelier du grand tétras).

Une bibliographie de J.M.

J.M. a participé au n°1 de la revue L’Atelier contemporain (dossier Ann Loubert).

[Ann Loubert, Portrait de Jacques Moulin, aquarelle et crayon sur papier, 2014, 80 x 60 cm.]

Géraldine Trubert vit et travaille à Lyon. Diplômée de l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg en 2006 (H.E.A.R.) dans la section scénographie, elle alterne depuis, des projets de résidence, d’exposition et d’intervention, ainsi que des expériences collaboratives pour la scène et l’édition.
Les espaces dans lesquels elle vit et travaille, les paysages et les villes qu’elle
parcourt sont au cœur de ses préoccupations plastiques.
Elle voyage et s’interroge sur les lieux, à la façon dont ils sont (in-)occupés. Ces
paysages suscitent des propositions, les inspirent, et peuvent aussi en être le support dans une pratique in situ.
Le site et le blog de G.T.
(photo : © Jim Ouzi)

Presse

Articles de :
Nathalie de Courson (« La cause littéraire ») ;
Carole Darricarrère (« Sitaudis ») ;
Jean-Paul Gavard-Perret (« Carnet d’art » ; « Le Littéraire ») ;
Frédérique Germanaud (« Atelier du passage ») ;
Régis Lefort (« Poézibao ») ;
Pierre Perrin (« Possibles »).
.

Extraits

Deuil 15. Date première. Le carnet d’après décès s’ouvre au quinze. D15 comme à la bataille navale. Denise destroyer ou dragueur de mines. Deuil discipline d’écriture et devoir de notation. Le fils veut noter. Consigner l’essentiel avec des stop télégraphiques. Ça fait morsure plage déserte ou charivari d’eau songe-t-il. Une certitude sa mère est morte. Cadavre qu’on pourrait épousseter comme un objet. Mais va-t’en savoir. Il l’a bien vue pourtant. Pour la voir encore il faut sans doute fermer les yeux.

La mère s’épuise tarit sa bouche et ses gestes. Obstruction d’estuaire. Assèchement des mères. Les mots font bloc à l’intérieur d’elle. Ces gros blocs de pierre chargés de briser les lames du port. De l’asphyxier dans le même temps. Tempête d’épuisement en elle. Elle se vide complètement. Ricanements de goélands aux fenêtres de sa chambre qui étirent davantage encore ce temps de l’épuisement. Le puits. La fosse. Denise touchée coulée quinze fois déjà mais on s’acharne sur la côte. Débarquement avec tous les blockhaus droit devant. Violence du paysage. Du bunker toujours dans ses yeux jusqu’à la fin.

La mère remonte. Fragile sur les sables et les galets. Assise sur un banc souffle court. Ou à petits pas jusqu’à la boîte aux lettres. Missive du fils en main. Missive bi-hebdomadaire. Faut bien donner des nouvelles. Missive mission de mère veillant sur le fils. Il aimait ces lettres de maîtresse d’école. Lettres rigoureuses précises descriptives quantifiées toujours calligraphiées – jusqu’aux jours où le tremblement de la main a étouffé un peu la phrase. L’épuisement du signe. L’effacement de l’empreinte. Lettres souvent lestées d’articles sur le pays de Caux – leur pays leur calcaire leur plateau leurs côtes d’Albâtre leur généa-géologie. Des propos de falaises d’effondrement et de reconquêtes végétales. Des mouvements de cargos et des récoltes de pommes en vergers de Seine. Des propos de vigueur et d’usure blanche. L’aubépine tordue face au large. Son large depuis son observatoire. Un fauteuil et la mer. Les bras du siège dans le prolongement des deux digues de l’avant-port. Un fauteuil comme un portique. Manœuvres et ajustements. D vient cueillir depuis sa place tous les conteneurs du monde. Ils entrent dans son séjour inondent son étage jusqu’à la nuit. Alors tous les feux du port sont au rouge. Rouge sang comme un flux qui s’épanche dans sa nuit silex. D est la Dame de cœur calcaire fragile de son Jaboc. Tendre et friable.

Par tous les temps monter à la boîte jaune comme une marée – toujours ce besoin élastique des marées pour prendre la mesure du lien en évitant la déferlante. Asphyxie assurée en cours de route mer étale sans plus de souffle. Ça va chagriner tantôt. Faut quand même du pain pour la journée. La ville est vide – plus de fils sous la main. Son regard blanc qui fait retour. Un bois de mai qui sombre à l’août.

///////////

La falaise chute par-devant elle
Nous par-dedans jusqu’à nos pieds
Nos pieds perdus
Torsion pour eux dans le debout qu’ils portent
Portée de pieds et reculée

On va jusqu’au bout
Éboulement puis effondrement
Comme la valleuse
Vertige de soi

La mère assise sur un banc
Tout un banc qui l’attend comme on guette une ligne
De silex prêts à choir
Falaise rebondie bientôt pulvérisée
Les galets des vieux déluges
Pains semés aux vallées grises

Tout un banc pour y poser son pain
Son pain épuise la mie des jours
La baguette pèse
Souffle coupé faut respirer

Attendre le fils
Porter ses pas vers lui
Qu’en savais-tu ?

La falaise étincelle avant tomber
On découpera l’article dans le journal
D’autres informations suivront

Arrivé par la tête on nous mettra sur pied
Le galet qu’on y colle chavire un peu nos pas
Nos pas perdus d’avance
On s’assoit sur un banc
Pour prendre appui encore avant l’effondrement

Falaises ocreuses absence de roche stature d’oubli
Baguette aussi
Qu’il faut tenir sur les genoux la vie s’encombre
La mère s’assoit on dit dépose

Claudication et abandon
Bientôt la chute
Tête au caillou front au silex
Les pieds nous chargent de quels messages
Quand ce qu’ils portent s’éloigne d’eux

PDF - 3.6 Mo
Feuilleter… L’Épine blanche

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.