Matière

Dans la décennie qui précède la publication de Terraqué, Guillevic – encore un inconnu, un apprenti – s’adonne à une forme d’écriture intime vouée à céder ensuite entièrement la place au poème. Ces notations discontinues, très personnelles, recueillies dans des carnets ou sur des feuilles volantes, relèvent tantôt de l’entrée de journal, du fragment introspectif, de la chose vue, de la note de lecture, de la tentative critique ou de l’essai de poème.

Date de publication : 10 mai 2019
Format : 14 x 22 cm
Poids : 310 gr.
Nombre de pages : 96
ISBN : 979-10-92444-86-5
Prix : 20 €

Inédits pour la plupart, et rassemblés pour la première fois dans ce recueil, ces feuillets mettent au jour la pulsation d’un travail quotidien sur soi, l’espoir d’arriver au poème. Grâce à eux, nous saisissons mieux d’où provient l’œuvre, c’est-à-dire non seulement le tourment dont elle procède, mais l’immense effort de maîtrise qu’elle a requis. S’il est vrai qu’on ne naît pas, mais qu’on se reconnaît poète, on peut dire qu’on assiste ici au devenir de Guillevic.

Sont réunis dans ce volume :
- le Carnet du Val-de-Grâce, tenu entre Strasbourg, Paris et Huningue de janvier 1929 à janvier 1930 ;
- le Cahier d’août 1935, qui a vu le jour à Mulhouse et Paris entre le 9 août et le 1er septembre 1935 ; et
- Lieux communs, une douzaine de feuillets non datés, couverts de réflexions théoriques d’un degré conséquent d’élaboration.

EXTRAIT DE LA PRÉFACE DE MICHAEL BROPHY :

Contrairement au poème guillevicien qui aspire à la permanence, le journal donne libre cours à l’humeur changeante de son auteur. Doté d’une forte charge pulsionnelle, il saisit sur le vif l’état d’esprit d’un instant dans un flux scriptural que nul repentir ni retouche ne viennent endiguer. Dans des notations brutes, l’auteur se livre à nu et simultanément prend acte d’un « examen à froid » qui le dépouille de sa substance, et même volatilise bien plus qu’il ne clarifie les traits de sa personne. Dans de pareils moments, un tel exercice représente l’inverse d’une stratégie d’édification, car c’est bien plutôt un supplice d’écorché vif qui l’accule sans merci à la béance d’un vide.
(…)
Alors qu’il nous conduit à l’orée de l’œuvre, qu’il en brasse des bribes ou des germes, le journal se tient lui-même inéluctablement en dehors d’elle, exhibant ce qui se trame spontanément au fil de la plume – et qui s’arrache perpétuellement à soi plutôt qu’il ne se retourne et se ramasse sur soi pour polir ses aspérités, maîtriser son élan. En revanche, cette matière visiblement hachée et dispersée, déposée telle quelle sous la dictée fuyante de l’instant, fait non seulement partie du terreau d’où émerge l’œuvre, mais elle veille sans relâche à cette émergence, demeure tout entièrement tendue vers elle.

Les auteurs

Eugène Guillevic (1907-1997) passe son enfance entre son Morbihan natal et le Haut-Rhin, puis s’installe à Paris. Également traducteur, membre de la résistance civile pendant la seconde guerre mondiale, figure politique ayant contribué à l’amélioration du statut social de l’écrivain, il laisse une œuvre poétique considérable, ancrée dans les gestes et les choses du quotidien, en relation avec des forces élémentaires qu’il n’hésite pas à qualifier de « cosmiques » ou de « sacrées ».

Extraits

9 août 1935

Le communisme ne résoudra rien. Admettons qu’il triomphe et qu’il réussisse. Alors, tous les hommes mangeront à leur faim et jouiront de quelque confort, c’est tout –
Là n’est pas le problème (pour moi). « Changer la vie » ne veut pas dire changer le mode de répartition des richesses. Après comme avant, la condition humaine reste la même : toutes les souffrances qui guettent l’homme, indépendamment de celles qui sont afférentes à l’assouvissement de ses besoins disons matériels (revoir ce terme) subsisteront – la mort, l’amour, l’orgueil, la solitude, la vieillesse, ce goût que je suppose (peut-être à tort) en chaque homme de malheur (sang et feuilles mortes, impuissance à être Dieu).
Le communisme ne pourrait donc résoudre qu’une question accessoire du destin de l’homme et dont l’intérêt n’est pas primordial. Je sais bien que beaucoup d’intellectuels attendent aujourd’hui du communisme autre chose que des résultats économiques, comme une ère nouvelle, une rénovation de l’homme. Je n’y crois pas. Il y aura peut-être une fraternité, plutôt une camaraderie d’ailleurs passagère (celle des débuts de tout régime nouveau, camaraderie entre adeptes et contre quelqu’un). Mais, à part cela, le destin de l’homme ne sera pas changé.
Je n’y pensais pas tout à l’heure (en commençant ces lignes) mais j’y pense maintenant : toutes les autres questions, la question primordiale, la religion la (sic) résout – singulièrement le catholicisme.
Bien entendu, cette question (l’unique) n’intéresse pas beaucoup d’hommes ; la plupart vivent uniquement sur le plan des intérêts matériels – c’est pourquoi la politique les attire et, notamment, le marxisme.
Pour moi, interrogé sur le communisme, je pourrais, je devrais répondre : la question ne m’intéresse pas.
Pour moi, la question est d’ordre non économique, mais métaphysique ou mystique (c’est tout un).
D’ailleurs, il ne peut y avoir de foi qu’au surnaturel (échec d’Auguste Comte, de la f⸫ m⸫)

Jourdain avait raison, il est bon de noter toutes ses pensées – résultat : moins de dispersion – gain de précision. Je l’ai fait souvent d’ailleurs, mais pas longtemps – paresse.
Mon gros défaut – que de choses n’aurais-je pas faites ou écrites sans ce vice qui comme la pesanteur me tire en arrière.
Ma vie jusqu’ici n’a-t-elle pas été en grande partie menée par lui.
Exemple : je serais certainement autre et plus disons dépouillé si je devais gagner ma vie avec mes écrits au lieu de me laisser aller dans un travail salarié comme dans un sommeil.

Une grande question à résoudre : faut-il rester à Paris – que suis-je allé faire dans cette fournaise – Pas de loisir une vie d’esclave (pas d’indépendance). Un travail monotone et absorbant qui m’arrache à mon vrai travail (ce qui est insupportable à la D.G. c’est l’esprit de la boîte).
Je suis malheureux loin de la nature, de la campagne – quelle joie de voir l’herbe, les moissons, les pierres, les chemins brulés, les carrières (la ville, en tous cas, m’aura appris à les aimer davantage).
(…)

La paresse, l’état d’aboutissement de la plupart de mes collègues. Je souffre beaucoup de leur promiscuité – de respirer leur air – fair.
Il faudra y rester 15 ans – après si je vivais encore, mes fonctions seraient plus agréables.
Il faut voir aussi qu’inspecteur en province, les fonctions sont difficiles, absorbantes et embêtantes.
C’est ce besoin d’aller de l’avant, d’être le premier, de n’être inférieur nulle part, qui m’a poussé à vouloir gravir tous les échelons de la hiérarchie.

Le « cosmisme » de L.-P. Fargue : admirable. À approfondir – oui, si j’avais le temps – toujours la même chose. J’aimerais traduire le requiem de Rilke et beaucoup d’autres choses – pas le temps –
Ah ! avoir des loisirs, une petite maison à la campagne, une petite chambre, des tableaux, des livres, les amis – et créer –
Et je suis allé aussi loin que possible de tout cela.

L’autre jour à Altkirch au bord de l’étang, je disais : Il doit faire bon de l’autre coté – et Nathan : il veut toujours être où il n’est pas – c’est vrai – lutter contre cela – c’est ici et maintenant que nous vivons, c’est ici et maintenant que la vie doit être belle.

Minotaure no 6 prêté par Jourdain – Très intéressant – Surtout Ramuz (sur la ressemblance, très profond, à utiliser) Jean Wahl (je ne comprends pas toujours) L.-P. Fargue (« Pigeondre », quelle tendresse – voilà du vrai, du grand surréalisme) et l’extraordinaire poème de P. J. Jouve : « Gravida » qui fait tourner devant moi un monde de pierre et de sang.

C’est tout l’homme qu’il faut exprimer. Écrivant, je me love trop en une certaine partie de moi-même, sentimentale (au moins dans mes mauvais moments). Ce qui peut mener à l’artificiel – Non – tout l’homme.

Plus de matière – introduire dans l’art le plus de matière possible. Ne pas désincarner l’art.

Je supporte difficilement l’idée de ne pouvoir tout lire (…)

N’est-ce pas le résultat de ma diversion, de mon éparpillement – centrer.

Un dahlia s’est lourd penché
Après la pluie
(de mémoire – Cocteau)

Benda – lu tout à l’heure ses “sporades” dans la N.R.F. – quelle intelligence, quelle aisance – il irrite parfois, lorsqu’il montre trop de complaisance envers soi-même. Mais quel plaisir il donne aussi. Il doit être heureux, on peut dire qu’il n’a pas de démon (Goethe).

Maladie.
Il me semble que l’on n’a encore rien dit de la maladie, que tout reste à dire.
Je pense à Jean Cassal que j’ai connu jeune, beau, fort, doué (ayant le don de la peinture sinon le besoin de peindre) qui a traîné dans des sanas en Suisse et qui maintenant, les 2 poumons atteints, vit dans la petite maison derrière la prison à Ferrette, tout seul (il s’est laissé pousser la barbe) et, sans doute, attend la mort. J’ai peine à accepter, je ne comprends pas. Je m’imagine sa vie, savoir que dans quelques années, ce sera fini, que ces années seront remplies de souffrance.
Je me souviens de mon temps au Val de Grâce, avant et après. Ma vie pourtant n’était pas en danger. Mais la souffrance, la hantise de la souffrance et de la maladie – se savoir diminué – se sentir à l’écart, malade, souffrant, ce poids sur les épaules – L’anxiété, la peur de l’avenir –

Jourdain faisait remarquer judicieusement l’autre jour, à l’exposition des dessins de maitres français des 19e et 20e siècles à Bâle, l’impression de sérénité que l’on reçoit des œuvres de Cézanne, due à l’équilibre du peintre – équilibre acquis à force de volonté sur une nature violente, impulsive.

Il faudrait faire comme Cézanne : se mettre devant la nature, la réalité, s’imprégner d’elle, accorder son propre rythme au rythme de la nature et alors exprimer – non, pas “se mettre” devant la nature, mais être devant la nature.

– Libérez la matière – Je dis libérez la matière, la matière – lourde, compacte, souffrante, libérez – libérez les pierres, les rochers surtout, libérez l’humus entassé, les métaux (qu’ils sonnent comme des cloches d’eau), libérez les couleurs, l’enseigne du droguiste, l’eau du fleuve –
Oui la nuit, c’est à la nuit qu’on le demande –
Elle ne répond pas – Elle est étendue par là-bas à chauffer son ventre sur les prés brûlés par le soleil – Elle n’a pas le temps, elle s’occupe, on l’occupe ; elle est à l’amour, ses cuisses sont toutes mouillées, vous entendez, elle gémit, elle dit : « oui, arbre, oui, montagne, oui, vert, oui, brun, oui, fleuve, oui, pylônes, en moi, oui, heureuse, amour, ah – ah – bien – bien. »
Vous voyez… elle est toute parcourue de frissons, elle est toute possédée de l’humidité et du rythme – Elle est comme les arbres des forêts le soir, en été – Elle s’est quittée – Demain, il y aura partout sur l’herbe, les maisons, les chemins, les feuilles, les tas d’ordures, une rosée fraîche – de toute la plénitude de sa joie, de l’immense étendue de son amour – Et qui sait si ce n’est pas aussi, pendant que vous l’interpellez vainement, qu’elle travaille à la libération de la matière, à l’explosion permanente de vos désirs, à l’incandescence de la joie, à la délivrance de vos maladies et de vous-mêmes.
Bien sûr, il y a longtemps que cela dure, mais croyez-vous que cela puisse se faire en quelque temps, croyez-vous que l’on puisse facilement désagréger et d’un seul coup, ces milliards de tonnes et d’années de malheur – Croyez-vous qu’il suffise de vouloir pleinement une bonne fois réussir. Allez, il n’y a pas de miracle.
Il y a l’amour – il opère en profondeur, lentement peut-être, mais il avance –
Dormez, accouplez-vous, pénétrez-vous, humectez-vous. Pendant ce temps, le ventre de la nuit travaillera pour vous ardemment – son humidité sanctifiera vos pauvres gestes incomplets. À l’ombre de sa volupté, vous entendrez peu à peu naître le mouvement qui fera éclater la prison.
Dormez, la nuit travaille, la nuit geint, la nuit aime. Que vous importe que ce ne soit pas vous, si elle élabore votre destin – la nuit depuis des milliards d’années qui se donne au jour, la nuit qui finira bien par libérer la matière

Arbre. Amour des arbres – de l’arbre. Y a-t-il rien de plus beau – Mouvement des branches.

10-8-35 Altkirch

Van Gogh – Force puissance – vrille, villebrequin – Folie. Effet sur moi d’inquiétude, de dépression – contraire de Cézanne – Pourtant grande réalité. James Ensor n’aurait-il pas systématisé les procédés de Van Gogh, sans avoir sa force, sa puissance à incorporer la réalité – au tableau.

L’Étang – baignade – calme.

« Les hommes sont souvent dans l’impossibilité de rien faire, prisonniers dans je ne sais quelle cage horrible, horrible, très horrible. »
Van Gogh, Lettre à son frère juillet 1880

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.