L’Envol du guetteur

Comme dans un conte, il faut ici traverser l’épreuve des rêves, entrer dans la nuit, remonter le chemin de la mémoire et son cortège d’interdits, rencontrer les monstres tapis dans la pénombre, coudoyer le désir, déchiffrer les signes d’un monde toujours incertain, affronter l’ogresse primitive — alors, peut-être, la métamorphose aura lieu et le guetteur, débarrassé de son obscurité, pourra s’envoler enfin.

Date de publication : 19 avril 2018
Format : 14 x 22 cm
Poids : 500 gr.
Nombre de pages : 144
ISBN : 979-10-92444-65-0
Prix : 25 €

LECTURE DE CLAUDE LOUIS-COMBET :

Ce garçon-là – enfant esseulé, jeune adulte barbu et ventru, distributeur de tracts – je le connais bien, nous le connaissons, de la même façon que nous savons que l’horizon du désir est de perdition et de destruction. Et Elle, la Mère, je la connais aussi, nous la connaissons, la fauvesse remontée de la nuit des mythes. Nous savons qu’entre le Fils et Elle, le chemin, comme le destin, est inexorable, de solitude, de folie, de meurtre et d’inceste. Odile Massé l’a parfaitement compris : cette histoire qui concerne chacun, dans sa plus noire intimité, n’a pas besoin d’indications de temps ni de lieu, si ce n’est la fruste ébauche d’une boutique avec son comptoir et l’évocation suggestive de parcs publics et de rues animées. Pas de dialogue non plus, mais un ressassement incessant autour d’un thème unique. Et pas d’analyse. L’auteur, nous lui en savons gré, n’a pas donné dans les explications psychologiques. Son récit s’entend comme le déploiement, hermétiquement nécessaire et clos sur lui-même, d’une tragédie sacrée, d’un mystère, au sens où l’entendaient les inventeurs du théâtre. Deux personnages, solidaires et exclusifs, le Fils et la Mère, et trois chœurs, aux contrastes bien marqués : celui des Oiseaux, celui des Chiens et celui des Amants de passage. L’espace scénique et le temps immobile sont ainsi remplis. L’action se déroule, tout entière sous le signe du désir et de la déréliction.
Ce qui se joue ici, dans une atmosphère surchargée d’obsessions, de réminiscences, d’aspirations abyssales, c’est l’exigence absolue de l’amour sans réciprocité et sans issue. Amour qui, jusque dans l’extrême pression de sa sensualité, ravive, en notre mémoire, le pur amour de la tradition mystique : son renoncement à toute satisfaction, sa déprivation de tout plaisir et de toute plénitude, sa puissance d’attachement sans raison et sans faille, son intuition de cœur, partagée entre des évidences lumineuses et la radicale obscurité de l’objet bien-aimé. Le Fils est admirable dans la constance de sa tendresse et de son indulgence, en dépit de la peur qui ne le lâche pas et des déceptions qui s’accumulent. Qui ne voudrait pas avoir été ce Fils-là, condamné d’un bout à l’autre, fixé sur un désir aussi intempérant qu’impraticable, exclu catégoriquement du seul et unique paradis qui lui soit nécessaire et dont la possession justifierait entièrement son existence ? Plus la Mère s’impose dans sa figure de monstruosité et d’atrocité, plus elle se fait désirable et adorable. Plus elle se donne, dans son corps, sans choix, à n’importe quel passant, plus le Fils se replie dans sa famine et sa désolation. En vérité, c’est bien là la position d’une âme mystique que la grâce a abandonnée tandis qu’elle va combler tant d’autres qui n’en valent pas la peine. Alors il y a un point de rupture qui finit par surgir dans le temps, quand la douleur est devenue intolérable. C’est l’heure du meurtre que suit aussitôt l’accomplissement incestueux nécrophilique : mort de Dieu et souillure de Dieu, telle est la condition de la délivrance, symbolisée par l’envol, par la métamorphose de l’homme en oiseau.
Deux désirs, exclusifs et tout-puissants, se partagent le cœur du garçon, narrateur de cette histoire : celui de rejoindre sa mère, de réintégrer sa substance, de s’abolir en sa toute-chair et, comme en contrepoint, celui de se transformer en oiseau et de s’évader hors de ce bas-monde d’horreur, de frustration et de terreur. In fine, ces appétits contradictoires, dont la tension devenait insupportable, parviennent à leur satisfaction, mais il aura fallu passer par le sacrifice de l’objet d’amour.
Odile Massé excelle à évoquer les hantises du désir impossible, l’obsession charnelle de vieux rêves toujours renouvelés, les fastes de l’imagination des sens dans les contemplations interdites et les aspirations irréalisables. Il y en a, en surabondance de délectation comme de misère, pour l’odorat, pour le goût et le toucher, pour l’ouïe et pour la vue, viandes putrides, bourdonnements de mouches et aboiements de molosses, exhalaisons du corps maternel, vision de bâfreries sanglantes et d’assouvissements sexuels. Tout appel de tendresse se perd en violence, tout élan de possession incestueuse s’effondre dans la privation, la honte et la solitude. La Mère ne sera jamais conquise, jamais elle n’aura été consentante, offerte en partage d’amour. Aussi proche d’elle qu’il se fût tenu, en d’inoubliables câlineries de petite enfance, le Fils est toujours demeuré à une distance infinie de ce qu’il cherchait et attendait, refusé, rejeté, privé. Dans une sphère hors de la sienne, la Mère évoluait, agissait, régnait. Elle prenait et se donnait – hommes et bêtes. Le Fils, lui, n’obtenait rien, ni le cœur, ni le corps, ni le sexe, pas même une parole. Sa famine était totale, sa dévotion et sa soumission aussi. Rien ne le rebutait assez vivement pour renoncer à son désir, à ses chimères sensuelles de contemplation et d’étreinte. Seul le spectacle des oiseaux volant et piaillant en toute liberté lui apportait un peu de détente et d’oubli. Quand il se réveillait, quand il revenait à soi, son amour était intact et son obsession n’avait pas faibli. Il était le Fils, à tous les âges, dans la continuité de sa vie, occupé entièrement par la pensée de sa Mère et par l’incessant désir qui en naissait : désir de tout, car la Mère hantait de sa présence la totalité de l’espace et du temps. Désir de rien, puisqu’elle se retirait à mesure qu’il s’approchait et ne répondait jamais à ses appels. En vérité, ce qui fait le fond de cette histoire, c’est bien ce qui nous effare encore dans des récits de sainteté et dans quelques accents caractéristiques de l’expérience mystique. Ici, cependant, le récit se déploie dans des affres et nostalgies qui n’ont rien de spirituel mais qui renvoient à l’absolu du sexe et des sens, à l’enfance incomblée, à la fascination de l’inceste. Une telle perspective dont l’échappatoire, dans le réel, ne pourrait être que de folie et de meurtre, appartient à la fiction et à l’esprit d’une poésie toute nourrie des intimations de l’inconscient, merveilleusement riche de toutes les possibilités sensuelles et musicales de la langue. Cette confluence d’une matière psychique parfaitement sombre, d’une image du monde rigoureusement désolante et d’une écriture aussi limpide que généreuse, fait de L’Envol du guetteur une rare plénitude de bonheur de lecture. Puisse celui qui, n’en ayant pas fini avec l’ombre de sa mère et n’ayant pu, lui-même, écrire ce livre – n’y ayant même jamais songé – s’égarer à fond dans l’appropriation de ce texte afin de se retrouver et se rejoindre, seul, en son désir intact.

Les auteurs

Odile Massé, née en 1950, vit à Nancy. Comédienne, elle fut membre de la compagnie « 4litres12 » pendant les 40 ans d’existence de la troupe. Grand prix de l’humour noir 1998 pour Tribu, paru au Mercure de France, elle a publié chez le même éditeur La vie des ogres (2002), Manger la terre (2004), et, plus récemment, Jusqu’au bout (La Dragonne, 2007), La Compagnie des bêtes (La Pierre d’Alun, deux volumes, 2010 et 2011).

Née en 1955 à Montreux (Suisse), Christine Sefolosha est issue d’une grande famille d’origine allemande à la grand-mère fantasque et romanesque. Enfant, sujette aux insomnies, elle trouve refuge dans le dessin. À l’âge de vingt ans, elle épouse un Sud-Africain et part habiter le « felt » de Johannesburg. Travaillant régulièrement le dessin et la peinture, elle décide de rompre avec cette vie aisée et hypocrite, et va habiter (en 1982) dans le quartier de Kensington (quartier pauvre de Johannesburg) avec un musicien noir. Du fait des lois de l’apartheid, elle rentre en Suisse en 1983 où elle s’installe définitivement. En 1986, elle suit, durant quelques mois, des cours académiques à l’Art Center College de la Tour de Peilz, mais c’est le chemin parcouru pendant ces huit années (1975-1983) en Afrique qui aura fortement marqué son écriture. Christine Sefolosha expose depuis 1988 régulièrement en Suisse. Ses œuvres ont été montrées en Europe et aux États-Unis. [Le site de C. Sefolosha]

Extraits

Sans bruit, j’ai fermé la porte. Dans la chaleur claire qui m’éblouissait j’ai regardé, encore une fois, la vitrine couverte de messages et d’inscriptions. Les papiers tremblaient légèrement. Ils palpitaient, frissonnaient, bruissaient avec les mouvements de l’air, brassant des odeurs de poussière sèche, de pollen, de fruits mûrs et sucrés qui me faisaient saliver.
Je me suis éloigné.
Les façades des maisons, les devantures aux rideaux baissés que je longeais, les portes et les persiennes closes réverbéraient la lumière et le silence, dans la moiteur naissante de la ville. J’avais les mains humides. Je transpirais déjà, et le sac dans lequel je transporte les prospectus qu’il me faut distribuer pesait lourd au bout de mon bras. J’arpentais les rues, je traversais des places et des avenues, frôlais les voitures alignées tout le long du trottoir et du bout des doigts caressais leurs carrosseries brûlantes, posant dans les boîtes à lettres mes tracts, un à un, que j’entendais tomber contre les parois métalliques avec un froissement d’ailes délicat.
Sous mes pieds, le bitume était presque souple.
Il y avait des cris d’oiseaux.
Je marchais vers le jardin où je savais qu’à l’ombre des grands arbres, près du bassin, il ferait frais.

Dans la grande allée dont les marronniers forment une voûte profonde au-dessus du sable, j’ai entendu le bruit des balles de tennis. Je me suis enfoncé dans les bosquets, plus avant, pour éviter les joueurs, obliquant vers le banc vide que j’apercevais sous un tilleul, près des magnolias tortueux. Je me suis assis. Au loin, une fontaine gargouillait.
J’ai levé les yeux.
Entre les branches je voyais le ciel cru, sa lumière, et les oiseaux qui le traversaient – les oiseaux que j’entendais gazouiller autour du bassin où ils se lavent et boivent, comme j’aurais voulu le faire.

Souvent, ainsi, je vais m’asseoir dans les jardins.
Je choisis un arbre à l’ombre dense, je m’assieds, je regarde les oiseaux.
Je ne bouge pas.
Je les regarde s’approcher avec prudence, m’observer en gloussant, l’oeil méfiant et rond, et d’un bond sauter sur le banc, à mon côté. Je sème autour de moi quelques miettes dérobées à la cuisine et que je garde au fond de mes poches, je les sème en cercle tout autour pour que nul ne franchisse la limite : les gens qui passent restent au loin, dans l’allée, ils détournent la tête et pressent le pas.
Moi, je brave les oiseaux.
Je sais qu’ils m’attendent, perchés sur les branches ou cachés dans le gazon, et qu’ils me guettent comme je les regarde s’approcher doucement, l’un après l’autre, en sautillant. Il ne faut pas bouger. Presque pas respirer. Se faire pierre ou bois, immobile et monumental, vertèbres bien appuyées contre le dossier, mains sur le ventre et jambes largement ouvertes pour qu’entre elles ils puissent se faufiler. Parfois, du bout des ongles je tapote le bouton de ma ceinture – le petit bruit régulier que j’émets les intrigue, les excite, ils me regardent en ouvrant le bec, j’aperçois leur langue pointue qui s’agite en tous sens, leurs pattes grêles qui trépignent, leurs ailes palpitantes, plumes ébouriffées, ils fientent et grattent, et puis soudain s’élancent, comme je cesse mon geste, sautent sur mes genoux, s’approchent, me piquent, m’explorent, fouillent, cognent et pincent. Je ne bouge pas. Je sens le frémissement de leurs ailes, les hésitations de leurs pattes sur la toile de mon pantalon, la pointe de leur bec qui frappe contre ma peau. Ils me goûtent. J’étouffe les rires qui montent en moi, de plaisir et de contentement, à me faire palper de la sorte par les oiseaux du parc, et leurs pattes et leurs plumes légères.
Je me laisse aller.
J’aimerais être une statue, pétrifié dans une allée, couvert de guano dès le printemps comme les reines et les rois de pierre qu’ils ont promus perchoirs, reposoirs, observatoires ou déjectoirs, les agrémentant d’ailes, de pattes et de crottes et toujours roucoulant, caquetant, piaillant à l’entour pour, d’un bref coup de bec, égratigner soudain un oeil, élargir un sourire ou parfaire la broderie d’un manteau séculaire.
Parfois, quand le ciel est clair et l’espace diffus, je tente d’atteindre la stupeur minérale — ou du moins, je m’y entraîne : planté au centre de l’allée, couvert de mie de pain, j’ouvre grand les bras.
Je ne bouge pas.
La chaleur monte, je sens la sueur sourdre du fond de mon corps, elle glisse contre mon dos, épaisse, visqueuse, elle glisse encore, s’accroche aux vertèbres et, depuis mes aisselles, coule le long de mes flancs, coule, descend, hésite sur l’arrondi des bourrelets, stagne un peu dans leurs plis, s’amollit, s’accumule et tout à coup déborde, goutte à goutte, jaillissant au-dehors où ma chemise bâille sur mon ventre, mon ventre blanc comme un ver blanc que piquent les oiseaux, juste au-dessus de la ceinture où la sueur m’irrite, coule, gicle, tombe avec acharnement, entre toile et peau, tandis que la chaleur me donne le vertige.
Je ne bouge pas.
Je laisse approcher les oiseaux.
Bras ouverts au centre de l’allée, je sens des pattes et des griffes s’accrocher dans mes tissus, fouiller dans mes replis, tapoter, pointer et se poser, je sens des becs au travail et des ailes qui m’effleurent – et brusquement, lorsqu’un oiseau se muche contre mon cou, une onde pleine m’envahit, comme une envie de crier ou de voler.
Il fait chaud.
Les minutes, les heures passent.
La lumière baisse.
Je n’écoute pas les voix des passants, ni leurs rires, ni le sifflet des gardiens. J’écoute les oiseaux. J’écoute le vent dans les branches et le bruit de la fontaine, tout près de moi. Je reste au centre de l’allée, jambes droites et solidement plantées, je sens mes pieds s’enfoncer dans le sable lentement, l’odeur charnue des roses dans mon dos et les tremblements de ma peau, sous la nuée des oiseaux. Je fais taire les bruits de mon corps, les envies qui me viennent et les souvenirs. Je sens les feuilles qui poussent au bout de mes ongles : j’aimerais être un arbre – cèdre, platane ou marronnier –, un grand arbre au large feuillage, et prendre racine près du bassin. Je boirais l’eau que boivent les oiseaux, me couvrirais de mousse, j’étalerais mon ombre sur le sol. Entre mes branches les corneilles bâtiraient leurs nids de bois noir et plus loin, tout au bout, près des feuilles et des fleurs, les mésanges, roitelets, merles et ramiers viendraient se poser près des sittelles dont je serais peuplé, qui le long de moi descendraient à petits coups de gorge et de bec, doucement, jusqu’à terre. Je frémirais d’ailes et de feuillages, gazouillerais, nourrirais mes oiseaux, m’emplirais enfin de fraîcheur et de murmures tandis qu’en bas, dans le sable, la chaleur fendrait l’écorce de mon tronc.

Je ne bouge pas.

Je m’entraîne bras ouverts à l’état végétal, à sa stupeur, à son calme bruissant qui, plus que la rigidité sèche de la pierre, conviendrait à ma nature. Déjà, il me semble qu’en moi je sens monter la sève et courir les fourmis que goûtent les oiseaux.

J’oublie les choses que j’ai vues.

J’oublie l’odeur des chiens, la boutique et ses entassements poussiéreux, la chaleur toujours plus grande, les mouches, les hommes à surveiller, les choses que j’ai vues. Je ferme les yeux.
J’écoute les croassements qui craquent dans les grands arbres, le bruit doux du bassin que les enfants ont déserté, j’attends. L’air s’écarte lentement. La fraîcheur vient. J’attends que le dernier oiseau se taise, que le sable cesse de crisser sous l’ombre qui s’étale, j’attends d’être enfin seul pour retourner chez moi où je la sais assise dans l’obscurité, et qui me guette avec sa bouche aux dents aiguës.

//

Je la regarde, dans la grisaille du crépuscule, immobile comme au matin je l’ai laissée derrière son comptoir, bouche rouge et peau blanche surmontant le marbre crasseux, je la regarde et voudrais maintenant être resté près d’elle, ne pas avoir marché dans les rues, ne pas avoir contemplé la lumière ni guetté les oiseaux. Je voudrais être resté dans son sillage, dans son ombre, dans son odeur.