Du travail

« D’où vous vient votre inspiration ? » Sous l’aiguillon de cette lancinante question, tant de fois brandie par ses lecteurs-auditeurs, par ses pairs et par le sens commun, Jean-Pascal Dubost entreprend une défense & illustration du travail poétique. Lors d’une résidence en Ardèche, il lance deux chantiers attenants : vingt poèmes-réponses, qui répondent moins qu’ils ne déjouent, détournent et déboutent la question, plus un journal, pour mesurer au plus près l’avancée de sa tâche. Car le poème, ici, est fruit du faire, quelquefois sans savoir- ; et le poète, ni inspiré ni divin ni enthousiaste, se fait profus et prolifique par un joyeux labeur.

Date de publication : 21 novembre 2018
Format : 14 x 22 cm
Nombre de pages : 160
Prix : 25 €

PRÉSENTATION PAR L’AUTEUR :

Je vis et travaille en forêt de Paimpont, en Brocéliande, assavoir que l’écriture est mon travail au même titre que celui de tout corps de métier. Ce travail, contrairement au commun cuider qui associe travail et pénibilité, travail et lutte des classes, travail et vivement la retraite, s’il n’est une sinécure, le travail d’écrire quotidiennement et soucieusement, sans vacances ni repos et avec cure, n’en demeure pas moins un haut plaisir (non dissimulé) (sinon revendiqué) et très peu lucratif, ne souffrant d’aucune ordinaire pénibilité. Pour ce, je vis de peu, et travaille beaucoup, issant de la forêt pour vadrouiller de-ci de-là quand nécessité oblige, m’allant où on a l’attention de m’inviter pour partager à haute voix le fruit de mes noces cérébrales ou pour célébrer le plaisir au travail (d’écrire) ; ainsi vais-je ressources quérant.

En résidence dans ma recluserie forestière, je me rends cependant et aussi et fort volontiers en résidence hors forêt les quelques fois où cela m’est proposé.

Gourmand innutritif, je me régale de Littérature, le reste n’est que littérature.

Les auteurs

Né en 1963 à Caen, Jean-Pascal Dubost habite dans la forêt de Paimpont, dite forêt de Brocéliande, et vit de ses activités périlittéraires (lectures publiques, ateliers d’écriture, rencontres scolaires, résidences...). Co-fondateur en 2012 de l’association Dixit Poétic, il organise des actions poétiques et un festival en Brocéliande des poésies contemporaines (« Et Dire et Ouïssance »). Il a été membre de la Maison de la Poésie de Nantes pendant 10 ans, et président de 2007 à 2011. En tant que lecteur et critique littéraire il collabore à la revue internet Poezibao, publie des articles dans différentes revues, notamment dans le Cahier Critique de Poésie (CIP/Marseille), organise des salons de discussions autour de la poésie et des ateliers d’écriture, anime des formations sur la poésie contemporaine, donne des lectures publiques de ses textes et de textes de ses contemporains, et fait actuellement partie de la commission poésie du Centre National du Livre (2016-2019). Il a publié plusieurs livres de poésie (dont dernièrement Nouveau Fatrassier, Tarabuste, 2012 et Fantasqueries, Isabelle Sauvage, 2016) et de prose (Sur le métier, Isabelle Sauvage, 2014 ; Kerouac de Huelgoat, Le Réalgar, 2017), ainsi que de plusieurs livres d’artistes –(La Pute Guerrière, linogravures de Jacky Essirard, Le Livre Pauvre, 2015 ; Corbacs & Groles, dessins de James Rielly, Tarabuste, 2017). Au total : « Un foutredieu de bougre de fuckin faiseur de poèmes ! » (Roger Lahu)
Photographie : © Michel Durigneux

Francis Limérat est né le 1er Août 1946 à Alger. Il vit et travaille à Paris et dans l’Entre-deux-Mers.
« Mon souhait serait que la lecture de ces parcours de lignes, de ces croisements, de leurs suspens même, fût de la plus grande lenteur et qu’enfin libre de toute conduite la pensée s’accomplisse dans les figures du vide ainsi désignées.
C’est ce lieu, ce hors-lieu, qu’appellent, je le crois, ces gestes paradoxaux de construction soigneusement détruites, soumises à la soustraction, à l’élimination, à la taille, ces gestes d’effacement, d’enfouissement, d’absence. »

La page de l’artiste sur le site de la galerie Baudoin-Lebon.

Extraits

12 AVRIL
Je prends place et me familiarise avec les lieux ; dois appeler à moi les forces de la solitude et de l’exil (de mon territoire familier d’écriture) (et de vie) ( : la forêt de Paimpont). J’ai établi une liste de titres des poèmes en bloc que je veux écrire ; écrirai ; dont il importera que chacun réponde à la question très moult fois posée, et, quoique lancinante et à la longue irritante, attachante :

« D’où vous vient votre inspiration ? »

« DE LA PONCTUATION » : premier poème au travail et première réponse contre la notion d’inspiration et en faveur de l’homme dans toute son humanité volontaire. Au travail. Une citation de Buffon lancera ce poème hanté par la technique du vers rapporté : « Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans la pensée » (in « Discours sur le style »)…

[...]

DE LA PONCTUATION

Le style est le mouvement érectile de la pensée en désordre, monsieur Buffon, ré-organisation et ré-aménagement du territoire mental, et ponctuer en poète ni n’isole ; ni ne sépare ; ni ne coupe ; ni n’ordonne : les unités ; les parties ; le souffle ; le discours, en langue écrite ; et ne casse pas ; et ne brise pas ; et ne castre pas ; l’élan ; et l’allant ; et le bel ahan ; ne ralentit pas le rythme encore moins fait faire la pause et ne stoppe net rien, car le signe de ponctuation est un signe d’amour avec toujours de l’humeur délicieusement tendue vers le haut au moment de l’acte exclamatif d’écrire, et la ponctuation d’un bloc va comme le rendu du geste d’écrire infini dans sa variabilité continuelle et tenue ; questionnement vivement déclaré, le poème est un affirmatif interrobang ??????

//

13 AVRIL

Méfiance développée, forcenée et féroce à l’égard du poète considéré comme prédestiné, élu, prophète, comme exception confirmant la règle et se distinguant du commun des mortels parce que, soi-disant, « capable d’assurer la transition entre l’humain et l’inhumain » (Jean-Michel Maulpoix), défiance à l’égard des affabulations destinées à élever un homme au-dessus de la mêlée de ses semblables, au prétexte d’accueillir une arrivée exogène, de reproduire une dictée divine ; un poète mécréant tendu entre agnosticisme et athéisme ne peut le souffrir. En état d’extase le poète recevrait un oracle d’écriture non sollicité ? Opposons la volonté humaine à l’oracle divin, la sueur à l’extase, la lucidité travailleuse à la folie inspirée ; restons humbles. Les pensées, ce jour d’huy, à Vernoux-en-Vivarais (où je suis logé), tout autant qu’aux Baraques, hameau où siège l’association, et la bibliothèque du village de Saint-Apollinaire, les pensées, à sillonner en voiture le plateau de cette Ardèche-ci, sous l’influence de l’œil, transforment en beauté (personnellement) le paysage, provoquent la rencontre avec les éoliens de Combier, installation de la plasticienne Martine Diersé, orgues et sifflets, croisements des vents sur le plateau. Le mistral est déstabilisant, les pensées mèneront, aussi, en fin d’après-midi, à l’achat d’une carte de randonnée de l’I.G.N. LAMASTRE, au 1 : 25 000, chez le buraliste de Vernoux. On fait connaissance avec le territoire.

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14 AVRIL
Marcher, pour solliciter les pensées, dont on sait la présence, mais lointaine, les soulever du fond du corps ; la marche prend place dans l’intérieur tourment mis en branle à l’idée d’écrire du poème, quoi exige brutalité à l’égard de soi, pour l’aller chercher, en connaissance de la nécessité de le faire ; le poème est une présence vague et floue, informe, par conséquence insatisfaisante, mais sue ; aller pour trouver une pleine disposition de ses moyens ; la marche récupère le corps, l’éveille : cet état-ci est rêverie : éveil concentré, le même qui opère lors de l’acte d’écrire. Le corps se récupère, et récupère en lui le matériau indistinct. Châtaigniers, pins, mistral et soleil, je mets la rêverie en marche, écoute le territoire par les pieds, Les Baraques, Combier, les « Éoliens », le col de Mont Reynaud, Rias, Lafaurie, Saint-Apollinaire-de-Rias, Jurus… en idéale et bienfaisante solitude quoiqu’un couple de Suisses perdu vînt, hélas, en briser la cadence et le charme, la bien-êtrance de l’instant en prolongement ; le mistral souffle, n’est nullement « le souffle créateur dans les arts, littérature et mystique du Moyen Âge européen et proche oriental » (Claire Kappler, Roger Grozelier) ; la marche, ce 14 avril, amène au carrefour des résistances ; « la véritable condition d’un véritable poète est ce qu’il y a de plus distinct de l’état de rêve » (Paul Valéry). Le poète n’est pas une exception.

Je suis verbiphage et bibliophage, dévore pour mieux porter avant : le sens de marcher : mettre la rêverie en marche-au-travail, activer le corps en tant que machinerie complexe, faite de détours et de labyrinthes et d’abîmes, de léthargie et de fuite et de mort : l’esprit est ce qui creuse dans son abstraction pour extraire du concret : le poème (fini, ajusté). Poème est cristallisation de langages, de langages que j’accumule au fil et à mesure de mon exploration sublunaire, langages en moi et hors moi, travaillant à leur captation afin de rendre concret un travail mal visible ; le poème est concret. Au cours de ma marche, je fais un plein d’interrogations qui seront moteurs de ma réflexion. Au retour, il me sera demandé, en chœur…

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

Et alors ?!

INSPIRÉ ???...

[...]

Il n’est rien de plus attractif que l’absence d’inspiration ; elle laisse la possibilité au poète de s’exprimer au nom de personne d’autre ni de quoi que ce soit d’autre que soi, personnellement mis au travail et en recherche de richesse sur un terrain en friche et constructible.

//

15 AVRIL
Mais « D’où vous vient votre inspiration ? » : réponses notées dans le carnet en cours de marche :
-  de la ponctuation
-  de l’intensité
-  de l’ancien et du moyen français
-  de la tension
-  des blocs
-  de la prose
-  du coq-à-l’âne
-  du cadratin
-  de la complexité
-  des nœuds
-  de la citation
-  des mots-outils
-  des marmonnements mammaires
-  des livres
-  de la langue
-  de l’énergie
-  de la rhétorique
-  des néologismes
-  du baroque et maniérisme
-  du rythme,
qui feront autant de poèmes dans le livre se construisant sous les yeux du lecteur. Je reste benoît devant le panneau La Croix du Loup. J’ai soif ; il est fort bon et revigorant, de réfléchir, à l’écriture, au métier d’écrire. [...]

//

2 MAI
[...] À 20, il faut fixer à 20 le nombre de poèmes en bloc qui occuperont l’espace de ce livre en cours. L’événement principal de la journée est la mort de Ben Laden, tué par un raid américain ; la décision, arrêt du travail à 20 poèmes, ne repose sur aucune justification subjective et sur aucune donnée personnelle, objective non plus, seul chaut l’arbitraire du chiffre rond, de même la perspective du livre, une projection en avant mêlant les données suivantes :

épaisseur prévue du livre à venir
+ durée de la résidence
+ possibilités de la concentration dans la durée
+ rythme du livre (prose de journal/poèmes en bloc)
+ anti-p(r)op(h)étisme
+ pensée du livre comme narration
+ maîtrise de l’effroi + nécessité de prévoir
+ nécessité de s’interposer contre le hasard

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.