Corderie

Lors d’un séjour sur l’Île de Ré, un homme, qui s’apprête à devenir père pour la seconde fois, se met à bâtir un atelier, rebaptisé « corderie », dans lequel il va tendre toutes sortes de fils, de cordes et de câbles. Dans ce nouvel espace, s’animera toute une communauté composée de ceux qui l’entourent mais aussi de ses aïeux, d’artistes d’hier et d’aujourd’hui, de silhouettes ou encore de personnages de fiction.

Si la première voix de ce texte est celle d’un « père-fils » du XXIe siècle, une deuxième, celle de la « corderie » – plus intemporelle et lyrique –, rassemble des dizaines de récits possibles. Sur le fil des jours, au rythme des congés, la voix des vivants, tel un chœur antique, s’entremêle à celle des morts.

Date de publication : 16 février 2018
Format : 14 x 22 cm
Poids : 350 gr.
Nombre de pages : 144
ISBN : 979-10-92444-48-3
Prix : 20 €

Après Ricordi en 2014, le deuxième mouvement du cycle « Fils et ficelles » questionne, sous la forme d’un récit, la filiation, l’héritage et la transmission à partir du souvenir et de l’oubli, de l’ordinaire et de sa transfiguration.

« Il y a tant de corps en jours, tant de corps à porter et à accompagner vers la lumière ou la tombe, des corps étrangers, inconnus, aimés, indésirables, pluriels, dans mon propre corps, devant mes yeux ou dans ma tête. Il y en a tant que j’ai ressenti le besoin de leur donner le visage qu’ils ont eu le temps d’un court été. Au fils des jours et des nuits passés au bout de l’île de Ré auprès d’une femme portant la vie et mon premier enfant, cette question, liée aussi à l’héritage et à la transmission, est devenue une obsession. A surgi ce que je nomme « corderie », sorte de mémoire collective fictive et atelier de récits possibles : ceux où se fabriquent fils et ficelles, câbles et cordes vocales familiales, où, comme dans les choeurs antiques, s’entremêlent en une seule voix celles des vivants et des morts.
Je me suis mis à convoquer en moi, contre moi, près de moi ou à des centaines de kilomètres, celle avec qui je vivais, celui que j’avais présenté au monde et celle qui n’était pas encore née mais aussi et surtout celle qui ne se souvenait plus qu’elle était déjà partie, dont le câble pendouillait dangereusement, qui se souvenait de nous qui n’étions plus comme elle nous imaginait, qui étions devenus des personnages qui continuaient de vivre en elle, des fictions, des êtres de fiction qui s’effaceraient petit à petit. » (Christophe Grossi)


Lecture d’EMMANUELLE PAGANO (extrait) :

Avoir des enfants n’empêche pas de se sentir seul, seul au milieu de la lignée, de la corderie. Christophe Grossi décrit bien ces moments de solitude : ceux que l’on cherche avidement, lorsqu’on est parent, à retrouver, ceux qui s’imposent même au milieu des autres. Ces moments de solitude qui nous manquent ou qui nous surprennent, alors qu’on est tout sauf seul.
À l’inverse, au moment où l’on se retrouve, parfois et pour un temps, effectivement seul, en déplacement, au travail, ils sont tous là : nos enfants, nos parents, grand-parents, tous les membres de la famille, de la corderie, occupant soudain nos pensées, et nous accompagnant dans cette solitude.

Pendant que les enfants s’étirent pour habiter leur corps, qui s’étire à son tour pour contenir leur énergie, les parents tentent d’habiter les lieux où vivre avec eux. Mais jamais rien ne va dans les maisons, une petite sœur naît et il faut déménager encore, on ne sait plus où on habite. On est à l’étroit, on est encombrés.

Pour s’y retrouver, pour se retrouver aussi, au milieu des nœuds et des paquets, on tire un autre fil, celui de l’écriture. Le livre de Christophe Grossi est jalonné de lectures, de citations qui aident à s’orienter. Il contient des phrases qui fabriquent d’autres cordes, celles que lui-même sait tresser : écrire.
C’est d’une autre famille qu’il s’agit, d’autres liens sont en train d’être tissés : ceux du livre qui s’écrit, nous reliant, nous, lecteurs.

Les auteurs

Christophe Grossi, né en 1972, après des études de Lettres, a été successivement libraire (aux « Sandales d’Empédocle »), chargé des relations avec les libraires (pour « Les Solitaires intempestifs », « Sabine Wespieser éditeur », « Cheyne éditeur »), libraire en ligne (pour « ePagine »). Il anime depuis 2009 le site « déboîtements » qui est son laboratoire d’écriture. Il a publié en 2011 un récit sous la forme d’un road-novel : Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde (publie.net et publie.papier). Il a aussi publié plusieurs proses poétiques en revues, papier ou numérique (« Inventaire/Invention », « Prétexte », « Livraison », « d’ici là », « remue.net », « Le Bateau », « La Piscine »…).

[Photographie © Julien Pauthe]

Daniel Schlier, né en 1960, enseigne la peinture à la Haute École des Arts du Rhin à Strasbourg. Il est représenté par les galeries Jean Brolly à Paris, Born à Berlin, Riff Art Projects à Istanbul, Bernard Jordan à Zurich. Sur son œuvre nous pouvons lire, entre autres, un ouvrage paru chez Monografik en 2008 (textes d’Éric de Chassey et Alain Coulange) ou le catalogue de son exposition au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg en 2003 (textes de Marie de Brugerolle, Emmanuel Guigon et Fabrice Hergott).
Des œuvres sont visibles sur le site de sa galerie parisienne, Jean Brolly.

D.S. a participé au n°1 de la revue « L’Atelier contemporain » (dossier Ann Loubert).

Extraits

Nous autres dans la corderie, qui progressons lentement en équilibre instable et n’avons pas encore chuté, nous sommes entourés de tas d’ancêtres invisibles aux yeux des non voyants, des ancêtres dont nous avons peut-être oublié les langues mais pas le langage. Portés par eux, habités par leur histoire, la violence de leur existence, leur trajectoire et leur ellipse, parfois nous nous sentons vieux d’eux et si nous parlons d’eux c’est bien parce qu’ils parlent en nous. Mais à chaque nœud évité, enjambé, nous nous appliquons à les dénouer, à les couper, à recoudre ce qui peut l’être.
Quand l’un de nous est arrêté dans sa course, il descend et se couche sur la pierre froide. Cette nouvelle position lui permet de mieux percevoir ce qui entre et sort de la corderie : les tensions et les marées, les vibrations, la musique des corps et la marche des nuages, les voix chahutées aussi, à bout de souffle parfois ou proche du canal.

Nous autres dans la corderie avons nos ciels d’octobre, nos orages d’été, nos reliques d’histoires et nos sanctuaires sont ouverts. Tantôt nous sommes rouges ou tout auréolés du gris de la pierre du sculpteur. Nous avons aussi nos raisons et nos déraisons. Animés par des lendemains qui voudraient chanter, dans les nuits courtes, là où se prennent les décisions, nous nous prenons pour des herbes de résistance qui trouveraient leur force dans la fragilité. Si certains prétendent détenir la recette, la plupart d’entre nous ne cherchons pas à la connaître.

Nous autres, qui n’aimons pas la parole en cage et qui avons peur des grilles, nous préférons les figures libres aux imposées.

Nous nous savons avec ces corps-là, en marche, dans l’atelier du sculpteur, prêt à, sur le seuil de, et même si parfois nos pieds peinent à se décoller, nous autres,les vivants et les morts, les présences et les ombres, les passés et les projetés, sommes toujours en mouvement, dans le dedans du dedans.
Nous autres dans la corderie suivons d’ombre en ombre les fantômes tapis qui nous observent mais se montrent rarement. Certains de ces anciens corps ont disparu depuis longtemps mais ils continuent de se mouvoir dans le cinéma de nos vies, de nous éveiller, de nous émerveiller. Ces corps ont encore de la tenue, celle du geste qui souffle ; ils ont cette retenue, la grâce de ceux qui savent ce qu’est disparaître chaque jour un peu plus.

Ces corps étaient regardés par ceux qui ne sont plus. Ce sont nos corps désormais qui ont pris le relais, font leur toile, leurs connexions, s’adressent à eux, les regardent et les redressent.

S’ils tremblent de se dissoudre, dans d’autres ils se faufilent et dans la cohue ils s’éjectent. Mais il leur faut une absence de corps pour se faufiler en nous. Ou alors ils retournent dans la chambre noire pour développer des photographies sans images que nous collerons ensuite dans des albums de famille où il n’y a que des mots et où les visages absents ont l’âge que nous leur donnons.
Ne gardez pas les images figées des êtres aimés, nous disent-ils. Vous aurez tout le temps d’imaginer que vous les perdrez tous. Les albums réclament des corps que vous ne devriez pas livrer. Le travail du temps sur vous autres, son travail de sape, vous mine.

Nous autres dans la corderie avons nos idées reçues mais nous nous interdisons de faire comme si nous n’étions jamais nés. Quand nos corps quittent la camera obscura, c’est pour chercher la chambre à soi, là où se fait le silence, le bruit, la stupeur aussi, là où nous devenons des cocottes en papier que des mains manipulent, là où repose notre bibliothèque de citations, de sons, d’images, là où l’argentique troue le temps. S’y promener, c’est forcément y croiser des figures connues, des personnages qu’on se partage, cette famille qui n’aura jamais de tombeau.
Oui nos corps ont eu la tuberculose, une jambe gangrenée, une vie sans divertissement. Oui, ils se sont suicidés dans une chambre d’hôtel, ils ont traversé l’océan Atlantique en compagnie d’un chat neurasthénique. Oui, ils se sont fiancés trois fois à la même femme sans jamais l’épouser, sont morts bêtement, se sont endormis avec leur amante au Brésil après avoir bu un élixir. Oui, ils ont pissé dans leur soupe à Clamart, on les a fusillés, on leur a arraché un poumon. Oui, un nazi les a abattus en pleine rue, ils ont éjaculé et se sont écroulés, ils se sont évadés de leur cellule vénitienne. Oui, ils sont toujours en vie alors qu’on les croyait morts de la vérole, enterrés. Oui, ils ont leurs propres mémoire et mélancolie. Non, ils ne disparaissent jamais vraiment, enjuillettés qu’ils sont et prêts pour des vacances qui ne les laissent jamais filer.
Et je ne suis pas sûr que quelqu’un retrouvera jamais nos corps. Car nous autres dans la corderie ne faisons que renaître dans des corps d’abasourdis. Hérissons, nous passons notre temps entre deux pièces, nous errons d’un folio à l’autre, nous nous reposons derrière un marque-page. Parfois we would prefer not to. Ne plus jamais lirécrire ou ne faire que ça ou bien devenir un arbre, de la pâte à papier, un cahier à spirales, un écran éteint, un dictaphone déchargé.

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