Nous sommes tous des migrants

Derrière ce titre aux accents politiques s’ouvre un espace qui excède, littéralement à l’infini, l’intelligence étroite que nous pouvons avoir du mot de migration. Car le texte de Jean-Luc Parant, un poème en prose au long cours, et comme d’une seule venue, élargit le phénomène à une dimension cosmique. L’exposé ordinaire du « fait migratoire » et ses accents paniques, qui scandent binairement une division entre « eux » et « nous », se dissolvent ici en de longues périodes soutenues par un « nous » unifié, sujet d’un récit poétique des origines et du devenir du genre humain.

Date de publication : 20 septembre 2019
Format : 14 x 22 cm
Poids : 310 gr.
Nombre de pages : 96
ISBN : 979-10-92444-98-8
Prix : 20 €

À partir d’un nombre réduit d’éléments – le soleil, la terre, le jour, la nuit, le corps, les yeux, la pensée, le temps, l’espace… –, substances qu’il associe, réinterprète et convertit de paragraphe en paragraphe, le texte esquisse une vision mythique de l’homme, presque sur le mode de ces cosmogonies qui furent les premières descriptions scientifiques de l’univers. Dans un va-et-vient incessant mais paisible entre le fini et l’infini, le proche et le lointain, le poème libère une sorte d’esprit de potentiel, ou de réversibilité constante, qui agit de façon libératrice sur son lecteur.

À vrai dire, la question politique n’est pas absente de ce développement imaginaire ; elle affleure même – sans surnager – en bien des points. Mais l’intelligence du poème consiste à porter cette question au degré supérieur, non seulement en retrouvant par poésie ce que biologie et histoire attestent – que la vie et nos sociétés sont le fruit d’un « grand voyage » –, mais en découvrant la migration dans la nature même de l’homme.

Nous sommes tous des migrants se dégage ainsi de l’emprise de l’actuel en inventant sa nécessité propre, et donne du champ pour aborder des problématiques qui, si brûlantes et urgentes soient-elles, ne peuvent admettre de réponses pressées.

Les auteurs

Né en 1937 à Alkmaar (Pays-Bas), Mark Brusse est un peintre et sculpteur néerlandais. Se fixant définitivement à Paris en 1961, il commence à concevoir des assemblages de bois de récupération et de métaux trouvés dans la rue, et travaille parallèlement l’estampe.
Entre 1965 et 1967, ayant reçu une bourse de deux ans pour travailler à New York, il rencontre John Cage et les artistes du mouvement Fluxus, et participe à plusieurs happenings qui lui donnent le goût de l’environnement (installations adaptées à l’espace donné). Il est alors marqué par le minimalisme.
Son séjour à Berlin au début des années 1970 marque un nouveau tournant ; de retour à Paris, il crée des assemblages, petits ou grands, certains sur socle, d’autres suspendus, constitués de matériaux les plus divers.
Au retour de ses voyages en Corée et au Japon vers 1983, ses préoccupations changent radicalement : s’inspirant désormais des mythes, des croyances, des paysages, des pratiques artistiques des pays qu’il visite, il met en scènes singes, tortues, volcans, têtes grimaçantes, serpents, sexes..., comme autant de symboles d’un monde spirituel et fabuleux. Parallèlement à la sculpture et à l’estampe, la peinture reprend plus d’importance dans son travail.
Artiste pérégrin, Mark Brusse ne cessera plus de voyager entre le Japon, la Corée, l’Amérique du sud, Porto Rico, la Réunion, l’Inde...

Poète prolifique et bibliophile né à Tunis en 1944, Jean-Luc Parant est l’auteur d’environ 200 livres, confidentiels pour certains, largement diffusés pour d’autres - notamment chez Christian Bourgois, José Corti, Argol, Fata Morgana, La Différence et Tarabuste. Son œuvre poétique ne fait qu’une avec son travail de plasticien, exposé entre autres à la fondation Maeght, au Centre Georges-Pompidou ou au musée d’Art moderne de la ville de Paris, et présent dans les collections du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France
Lui-même résume son activité en ces termes : "J’écris des textes sur les yeux pour pouvoir entrer dans mes yeux et aller là où mon corps, ne va pas, où je ne suis jamais allé avec lui, où je ne me rappelle pas avoir été touchable. Pour aller là sur la page, dans ma tête, dans l’espace.
Je fais des boules pour pouvoir entrer dans mes mains et aller là où mes yeux ne vont pas, où je ne suis jamais allé avec eux, où je ne me rappelle pas avoir été visible. Pour aller là dans la matière, dans mon corps sur la terre.
"

Presse

Article de Jean-Paul Gavard-Perret (« lelitteraire.com »)

Extraits

Nous avons tous migré sur la terre pour, du corps d’un homme, passer au corps d’une femme et ne plus nous arrêter de tourner autour du soleil ; pour faire un certain nombre de tours autour de lui jusqu’à pouvoir repartir d’où nous venions en l’espace sans fin.
Nous avons tous migré sur la terre, pour tourner avec elle et ne plus nous arrêter de tourner ; pour, de la lumière, passer à l’obscurité et, de l’obscurité, passer à la lumière et ainsi sans cesse jusqu’à ce que le jour se mélange à la nuit et la nuit au jour, jusqu’à ce que ce côté de la terre se mélange à l’autre côté et que l’autre côté se mélange à ce côté, jusqu’à ce que l’homme de ce côté se mélange à l’homme de l’autre côté et l’homme de l’autre côté à l’homme de ce côté ; jusqu’à ce que tous les continents se rassemblent, que toutes les frontières tombent, que tous les pays n’en fassent plus qu’un seul, que nous puissions migrer partout, vivre partout, aller et venir sans cesse tout autour de la terre et ne plus nous arrêter de nous déplacer, passer du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest comme nous ne nous arrêtons jamais de tourner autour du soleil, passant du printemps à l’été et de l’automne à l’hiver, ajoutant une année de plus à notre âge et un tour de soleil à notre voyage dans l’univers.
Comme si nous étions tous des migrants parce que nous sommes tous des vivants, et que, vivant, nous étions toujours en mouvement. Même si notre corps ne bouge pas, notre sang circule et notre cœur bat parce que notre corps vit. Même si la terre sous nos pieds ne bouge pas, le jour se lève et la nuit se couche parce que la terre tourne.
Si notre cœur bat un certain nombre de fois avant de s’arrêter, la terre tourne peut-être aussi un certain nombre de tours dont nous ne pourrons jamais savoir le nombre. La terre tournant dans l’univers et notre cœur battant dans notre corps, la terre serait-elle un cœur battant dans l’univers et notre cœur une terre tournant dans notre corps ? Notre corps serait-il un monde à lui tout seul et l’univers un corps sans fin, un corps sans âge dans lequel nous voudrions entrer tout entiers pour grandir et nous développer, et renaître en lui, immenses et sans limites ?
Nous avons tous migré sur la terre qui tourne sans cesse sur elle-même et tout autour du soleil et dont les tours continus nous endorment puis nous éveillent, nous éveillent puis nous endorment jusqu’à ce que notre corps, au bout d’un certain nombre de tours, ait parcouru tant de millions de kilomètres que nos jambes ne puissent plus avancer, nos bras se tendre et que même nos yeux, ayant trop vu, ne puissent plus s’ouvrir.
Si nous ne sentons plus la terre tourner, c’est parce que nous l’avons quittée en nous redressant au-dessus d’elle pour penser. Comme si notre tête tournait à sa place et que nous sentions sur nos épaules les tours qu’elle faisait pour penser. Comme si notre pensée était le mouvement visible et sensible du mouvement de la terre sous nos pieds. Mais si nous étions restés sur nos quatre membres, notre corps tout entier rampant sentirait la terre tourner et, la sentant tourner, nous entendrions notre cœur battre, la terre irait plus vite, le temps du jour et de la nuit serait plus court, l’été recouvrirait le printemps, l’hiver l’automne, tout serait si rapide que nous ne pourrions plus vivre très longtemps.
Nous nous sommes levés sur la terre, et debout nous nous sommes élevés si haut que nos yeux ont pu se projeter plus loin, si loin qu’ils ont pu atteindre l’invisible, nos oreilles l’inaudible et nos mains l’intouchable jusqu’à pouvoir déchiffrer l’écriture, ne plus sentir le soleil nous brûler, ni entendre la terre tourner. Nous avons tous migré sur la terre car nous sommes beaucoup plus originaires des tours que fait la terre autour du soleil et de la terre qui tourne sur elle-même que de la terre qui ne tourne pas ; beaucoup plus originaires du ciel où tournent toutes les planètes que d’un pays ou d’un autre pays.
Nous sommes beaucoup plus originaires de la terre qui tourne et du ciel où tournent toutes les planètes que d’un pays ou d’un autre pays. Nous tournons, surtout nous tournons, nous tournons tous, nous traversons le temps. Nous ne sommes pas originaires d’un pays ou d’un autre, partout où nous sommes nous tournons et le temps passe, le temps passe, le même temps passe pour chacun. Nous vivons, nous mourons, nous traversons l’espace, les distances sans fin qui nous entourent. Nous traversons les siècles, les millénaires. Nous parcourons des millions de kilomètres chaque jour sans bouger sur la terre qui ne s’arrête jamais de tourner autour du soleil.
Nous tournons. Surtout nous tournons, nous sommes tournants, nous ne nous arrêtons jamais de tourner. Nous avons tous migré ici pour tourner. Nous sommes arrivés sur la terre pour continuer à tourner, à parcourir des millions et des millions de kilomètres en tournant sans jamais nous arrêter une seule fois de tourner. Nous n’existons que pour traverser l’espace et le temps en tournant. Nous tournons tous sans cesse sur un même globe autour d’un même feu. Nous tournons tous autour d’un même soleil et de la même lumière alors qu’une infinité d’autres soleils et d’autres lumières existent tout autour de nous.
D’autres lumières sont-elles prêtes à nous éclairer si nous tournions tout autour d’elles ? Le temps et l’espace sans fin existeraient-ils sans nos tours continus en eux ? Irons-nous très loin partout tourner, encore plus loin tourner et toujours plus loin encore tourner jusqu’à faire le tour complet de tout ce qui nous entoure ? Ou bien l’avons-nous déjà fait avant de migrer sur la terre ? Nous sommes tous des migrants, et comment pourrions-nous ne pas en être dans un infini ?
Nous ne sommes pas d’un pays ou d’un autre, nous sommes dans l’univers, perdus dans l’immensité du vide, loin, si loin que nous ne savons pas où nous sommes, que nous ne saurons jamais où nous sommes, que nous ne pourrons peut-être jamais savoir où nous sommes et d’où nous venons dans un infini.
Si l’espace qui nous entoure est si grand, c’est pour laisser à la terre suffisamment de place pour tourner. Mais c’est aussi dans cet espace que nous avons pu nous projeter assez loin pour que deux fentes sous notre front puissent s’ouvrir et faire naître des yeux pour atteindre dans l’infini les points les plus lointains. Nous sommes des migrants parce que l’espace est sans fin, mais aussi parce que des yeux se sont ouverts pour le parcourir. Nous sommes des migrants parce que nous avons des yeux, des yeux qui nous font aller partout autour de nous et qui nous font sans cesse avancer devant nous. Des yeux qui nous lèvent et qui nous empêchent de rester couchés dans la nuit, des yeux qui ont fait surgir la lumière et qui nous empêchent de rester immobiles sur la terre.
Nous ne sommes jamais là où nous sommes. Nous voyons, nous pensons et nous ne pouvons pas nous empêcher de voir et de penser, et de sans cesse nous projeter. Nous ne possédons pas notre corps, nous possédons le monde que nous voyons et que nous pensons. Nous nous déplaçons avec notre corps mais les plus grands pas que nous faisons, les plus grandes distances que nous parcourons c’est avec nos yeux qui se projettent là où notre corps ne va pas et ne peut pas aller, c’est avec notre pensée invisible et immense. Nous ne pouvons jamais être là où nous sommes sans être ailleurs car nous voyons et nous pensons, et notre vue et notre pensée nous font aller tout entier là où notre corps n’est pas.
L’homme, qu’il soit d’un pays ou d’un autre, reste toujours un homme avec la même forme de corps. Mais les animaux, d’un pays à un autre, changent de corps et se différencient tant les uns des autres qu’ils sont chacun originaires d’un pays mais pas d’un autre. L’homme est de partout sur la terre et on ne lui demande jamais s’il est originaire d’un pays ou d’un autre sans qu’on le considère alors comme un animal. L’homme est de partout sur la terre où le soleil brille et où le soleil n’est plus du feu et de la chaleur mais de la lumière.
Quand on demande à l’homme d’où il vient, il n’est déjà plus un homme, un être vivant qui pense et qui se projette, mais seulement un corps qui n’a pas la même forme de corps que le corps de l’homme.
Nous sommes tous des migrants, de mystérieux voyageurs de l’espace. La brillance de nos yeux en porte la lumière, leur regard qui nous identifie en porte l’empreinte. Nous sommes tous des migrants, nos yeux qui peuvent atteindre les étoiles en un millième de seconde dans le silence le plus total en sont la preuve. Nous sommes tous des migrants, nos yeux qui s’ouvrent pour voir sans que personne ne sente ce qu’ils touchent, ce qu’ils recouvrent, ce qu’ils embrassent alors qu’ils enveloppent en s’ouvrant l’espace le plus grand et le plus démesuré sont aussi magiques que le soleil dans le ciel qui n’est jamais plus gros qu’eux entre nos doigts. Nous existons pour avancer, pour marcher, pour nous déplacer, pour changer de lieu à chaque pas, pour que le monde soit vu au moins une fois à partir de nos yeux et qu’il puisse se rendre visible de notre propre angle de vue, de cet endroit unique que rien ne peut remplacer. Nous existons pour que le monde lui aussi existe tout entier et qu’il ne reste pas en partie dans l’obscurité, invisible et inconnu. Nous sommes arrivés ici pour l’illuminer, pour le découvrir et ouvrir nos yeux sur lui, car nos yeux sont le seul endroit d’où le monde est vu comme nulle part au monde.

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Nous avons tous migré sur la terre qui tournait. Nous nous sommes élancés de très haut, nous jetant sur la terre qui passait si vite au-dessous de nous que nous avons failli la rater de si peu que nos pieds ont risqué de retomber dans le vide au-dessous d’eux. Si nous n’avions pas été aussi chanceux, nous aurions pu ne pas exister et continuer notre course à travers l’infinie nuit qui nous entoure. Car les êtres qui nous manquent ce ne sont pas seulement ceux qui ont disparu, ce sont ceux qui ne sont jamais apparus et qui n’ont pas réussi à atterrir sur la terre. Ce sont tous ces enfants que nous avons oublié de faire naître. Ce sont tous ces frères et toutes ces sœurs, tous ces cousins et toutes ces cousines que nous n’avons pas eus, que l’on ne nous a pas donnés et qui auraient pu exister auprès de nous. Ce sont tous ces êtres que nous aurions pu rencontrer par milliers durant toute notre vie et qui ne sont jamais apparus sur la terre. Mais ce sont aussi tous ces hommes, toutes ces femmes et tous ces enfants que nous n’avons jamais vus ni même jamais croisés et qui pourtant existent très loin quelque part tout autour de la terre, de la terre qui est ronde et opaque et qui n’a pas de sens.
Ce qui nous manque c’est de ne pas avoir rencontré tous les êtres vivants qui peuplent la terre. Tous les êtres vivants qui habitent la terre, l’eau et l’air, tous les animaux qui rampent, nagent et volent.
Ce qui nous manque c’est de ne pas pouvoir caresser tous les oiseaux, tous les poissons, tous les serpents.
Ce qui nous manque c’est de ne pas pouvoir serrer la main de tous les hommes, embrasser toutes les femmes, regarder les yeux de tous les enfants.
Ce qui nous manque c’est de ne pas être assez grands pour pouvoir tout voir, tout toucher et tout faire apparaître. Ce qui nous manque c’est de ne pas être assez proches de tout, assez vivants pour tout sentir, pour tout respirer, pour tout faire naître. Ce qui nous manque c’est de ne pas pouvoir projeter nos yeux assez loin pour dépasser le soleil avec notre corps, sauter tout entiers par-dessus la lumière et nous échapper au-delà pour vivre immenses au-dessus de tout et tout embrasser d’un seul mouvement dans l’espace sans fin. Ce qui nous manque c’est la lumière qui ne peut pas passer partout, traverser tout, traverser le sol sous nos pieds, les corps devant nos yeux. Ce qui nous manque c’est que tout ne soit pas transparent afin de tout voir, car s’il n’y avait pas d’obstacle devant nos yeux, nos yeux en s’ouvrant verraient tout comme en se fermant ils ne voient rien.

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.