Le Poudroiement des conclusions

Composé de cinq ensembles alternant aphorismes, proses et formes versifiées, ce recueil de Cédric Demangeot est la démonstration par force de la vitalité que peut garder la poésie lorsqu’elle poursuit expressément un dessein négatif. Car la dépossession est ici à la fois le domaine propre, le seul objet possible, le principe moteur et le pis-aller d’une écriture qui s’apparente à une purge en vue de rallier la « vie », le « monde », la « terre », au risque de l’impossible : « Ce que je gagne à perdre ? On le détruirait en le nommant. » Poésie qui se nie et se resserre sur elle-même parce qu’elle refuse de parler « la bouche pleine de mort », qui cherche avec férocité une réduction du discours, une parole « anhistorique », et qui tend donc à la raréfaction, voire au silence.

Date de publication : 21 août 2019
Format : 14 x 22 cm
Nombre de pages : 144
ISBN : 979-10-92444-96-4
Prix : 25 €

Mais quel est ce « poudroiement », quelles sont ces « conclusions », ou, en d’autres termes : que reste-t-il à écrire, et donc à lire, dans l’étranglement d’une telle spirale ? Dans les aphorismes qui constituent l’essentiel du recueil, la langue de Cédric Demangeot s’assèche pour cerner, avec une puissance d’expression s’élevant parfois à l’énigme, tout ce que son engagement poétique total (lui-même interrogé comme une double vocation de volonté et d’impuissance) conduit à attaquer et à défendre. Si l’on voit ainsi émerger un autoportrait en creux du poète, les observations dégagées sont surtout de nature morale, politique, historique, philosophique et, bien sûr, langagière et littéraire. À cet égard, la première partie du livre, « Lire dans le noir », cartographie une constellation d’auteurs qui permettra au lecteur de s’orienter et de comprendre quelle direction poursuit l’équipée de Cédric Demangeot.

Les auteurs

Né en 1974, Cédric Demangeot demeure en Ariège. Il est l’auteur d’une importante œuvre poétique (dernier titre paru : Un enfer, Flammarion, 2017). Il est également traducteur (Leopoldo María Panero, Nicanor Parra, Shakespeare...) et responsable des éditions fissile et de la revue moriturus.

Extraits

LIRE DANS LE NOIR

Sitôt que je lis, relié par un fil invisible à cette source inquiète qui palpite en arrière de l’œil – et qui peut tarir, si le creux où verser se retire –, le livre a soif. Comme une éponge noire, ou blanche, il boit les larmes, les salives de la pensée, avant que j’aie eu le temps de les sécréter. C’est ainsi qu’il étanche sa soif de livre. Et je, lecteur, dois me laisser boire – sinon je perds l’essentiel de l’expérience.

*

Autant que défaire se peut. Par opération claire disparaître. Au fond de la fissure du livre. Innocenté pour un instant.

*

Seules les larmes que m’arrache la dernière page me coulent comme une réalité neuve sur le visage.

*

La dernière page de La métamorphose, par exemple, me laisse en larmes. Celle aussi de Lumière oubliée.

Larmes dues au retrait soudain des corps – à l’éclat soudain du blanc.

Après le don du dernier mot la page déchirée de lumière – insoutenable.

*

Le livre pour essuyer le visage. Pour en effacer les traits.

*

La page du livre la peau / de l’autre.

*

Tourner les pages d’un corps.

*

Accepter en retour de donner le mien, pour nourrir le livre.

//

SÉPARÉMENT DE LA NEIGE

I

La poésie a toujours (depuis toujours) le dernier mot. Mais elle ne le prononce pas. Elle le retient depuis toujours : voici (pour commencer) une définition (définitive) de la poésie.

II

de l’enfance. Ouverte. Et, plus tard, c’est
pour rester (ou retourner) en enfance
qu’on s’enferme.

III

on ne revient pas plus
sur des paroles
que sur des pas.

on ne revient pas.

IV

quelqu’un à qui j’ai dit Tu
s’est emparé de tout le langage.

V

celui qui prononce
le premier mot
ferme la porte. Il faut
être l’autre : celui qui (d’un pas
dangereux) le
précède. À celui-là revient
le triste devoir
de caresser vivant le visage de
défigure. On ne peut pas
l’accompagner au-delà de
cette ligne qui casse la porte. Mais, fruit
de cet essai de non-issue, cela – par
blocage du premier mal – éclaire
un autre paysage : ici.

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UNE PALESTINE

Écrire encore aujourd’hui (pour autre chose que la grande parade photogénique du siècle, entre autres prostitutions banales) est une expérience d’exil & d’enfermement. D’exil au cœur de la réalité la plus brutale, et par conséquent, d’enfermement dehors.

Pour écrire il faut être capable de mourir de son vivant. Par un mouvement irréfléchi d’arrachement vital à la vie. Comme le geste irrécupérable et désespéré d’un qui préfère ne pas crever asphyxié par le monde – ou tomber connement sous ses balles.

Écrire est cette convulsion, dérisoire bien sûr, émouvante un peu : c’est pourquoi elle se trouve à la fin un lecteur. Mais écrire n’a jamais lieu qu’en l’absence de tout lecteur. En tant que geste d’un corps amoureux mais séparé du lecteur. Écrire revient alors à faire l’expérience physique de la séparation du sens, et l’expérience morale de la séparation des corps.

Écrire engage son auteur dans un processus irréversible de décomposition. Et l’écriture consiste essentiellement en une résistance viscérale à ce processus, qu’elle accompagne du même mouvement.

Écrire est donc, pour finir, ou pour ne pas en finir, une expérience de la dislocation. Dislocation du corps le plus intime – au cœur de ce qui fait du monde une guerre.

Écrire est une famine – une faillite intérieure et politique – une peur quotidienne de la peste partout – et l’impossible-à-vivre des derniers hommes rampant debout d’une terre occupée, démembrée par ses massacreurs.

Écrire est une palestine.

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LE POUDROIEMENT DES CONCLUSIONS

Ne parle pas la bouche pleine de mort.

*

Crache sept fois par terre et dis je le jure sur la tête adorable qu’il faut couper avant de faire de la pornographie en vers dans le dos du Pouvoir et dans l’intention mal dissimulée de l’anéantir d’un geste magique irrémédiable.

*

Sois contradictoire, abyssal, anti-historique.

*

Monte dans le wagon – comme on enfourche une métaphore.

*

On te cassera ton enfance. Rétrospectivement si nécessaire.

*

On connaît qu’on a perdu toute enfance le jour où même les jouets sacrés de l’adulte tombent en poussière entre ses mains.

*

Dans le genre perdu d’avance – comme le sont ma vie et mon combat – j’ai toujours eu un petit côté mauvais perdant. Manière de déjouer le jeu jusqu’au bout.

*

Si j’écris « je », ne riez pas, ce n’est rien, qu’une miette de la conscience universelle exténuée, désemparée, détruite – qui vous lèche la figure parce qu’elle meurt de soif.

*

C’est parce qu’on est piégé
qu’on écrit. Dans le dos
du gardien. Sur un morceau de peau.

*

De son passage à travers moi
le désert a laissé des traces.

Littérature

Indifférente aux démarcations de genres, la collection « Littérature » entend représenter une approche curieuse de la création littéraire contemporaine. Poésie, récits singuliers : sans autres guides que la surprise et l’émotion, elle s’ouvre à des formes inédites, entêtantes, qu’elle enrichit en les accompagnant d’œuvres originales.

Indifferent to the dividing lines between genres, the collection « Literature » aims to represent a curious approach of the contemporary literary creation. Poesy, singular stories : with no other guides than surprise and emotion, it opens up to new and enhanced forms, paired with original works of art.