Le Bleu des lointains

Très étonnée d’être touchée par la peinture de Jean-Louis Bentajou dont elle n’avait jamais entendu parler (une peinture résolument abstraite qu’il n’était pas dans ses habitudes d’apprécier), Bernadette Engel Roux a voulu comprendre la source de son émotion. Ce qui pour elle passait nécessairement par l’écriture. Il en résulte ce texte à plusieurs strates qui correspondent à chacune de ses visites dans l’atelier. Une recherche qui, par d’autres biais, d’autres mots, rejoint celles du peintre dans ses livres. Deux textes, donc, qui se recoupent comme dans ces deux citations qui, chacune à sa façon, disent quelque chose de la démarche exigeante (et intempestive) du peintre.

Date de publication : 22 novembre 2017
Format : 16 x 20 cm
Poids : 340 gr.
Nombre de pages : 168
ISBN : 979-10-92444-58-2
Prix : 25 €

Ce livre est né d’une seule œuvre : celle du peintre Jean-Louis Bentajou qui poursuit obstinément les fantômes d’une couleur toujours lointaine. Dans le silence de l’atelier, rassuré par la qualité de ce regard, le peintre commence à parler. Une parole ouverte et austère, précise et inquiète, à l’image de celle qu’il tente de poser dans les carnets de peintre dont il entretient la tradition, entreprise il y a longtemps, par une rédaction elle aussi inquiète.

« Il me fallait comprendre ce qui me tenait devant les toiles, plus longtemps que ne l’autorisait la seule curiosité ou l’instant de la découverte. Ce faisant, l’écriture dans son déroulement opérait autrement : elle s’est trouvée élucidant lentement, par fragments et diversement, l’énigme toujours neuve de leur puissance (puissante comme peut l’être une force immobile et silencieuse, et distante) de fascination et d’émotion, cherchant à travers les mots et par un long regard sur elles la source de leur vibration, son lieu et sa nature. Entre le mystère des toiles que rien ne préparait celle que je suis à aimer et moi-même quelque chose se passait, circulait. Cette adhésion avait sans doute son principe en moi, et sa mise en paroles laissait parler les toiles et me faisait aussi parler. La découverte que l’écriture révélait autrement fut un peu aussi une découverte de moi-même. ême. Je prenais conscience que dans cette circulation, d’un regard sur une œuvre peinte à mes formulations, se révélaient des espaces de moi-même que je n’aurais pas découverts autrement. Un sujet interrogeant, formulant se découvre partiellement lui-même sur le terrain de son exploration.
L’œuvre de Jean-Louis Bentajou ne se complaît pas dans l’autosatisfaction. Elle s’adresse à l’autre mais sans se départir de sa superbe, sans consentir jamais à la moindre révérence ou passe de séduction. Qu’elle s’adresse à l’autre, qu’elle l’attende et le cherche, je peux au moins en témoigner par mon expérience personnelle. Les toiles rangées sévèrement le long du mur de l’atelier, extraites et suspendues à leur crochet contre la paroi blanche pour favoriser, à la visite de l’ami ou de l’amateur, un long temps de contemplation, les toiles ainsi extraites de leur retraite, pour moi comme pour tel autre (les visiteurs sont rares pour une œuvre qui ne bat pas son tambour), se sont mises à vibrer, à rayonner, à développer quelque chose qu’elles gardaient en elles, à répandre un peu de leur insituable mystère. Et peut-être cette rumeur silencieuse, proche d’une jubilation, a-t-elle provoqué et comblé une attente en moi qui s’ignorait. Il est probable que devant tel autre, elles agiront tout autrement. Chaque œuvre singulière, comme la déesse, se propose nue et voilée et chaque fidèle, amateur ou amant, porte sur elle un regard qui n’est que le sien.
C’est ce regard solitaire, transféré au mode de la parole (au risque de la perte ou de l’altération) pour favoriser l’élucidation et le partage, que proposent les pages assemblées ici. La lente progression, parlée, de deux silencieux. » (Bernadette Engel-Roux)

Les auteurs

Jean-Louis Bentajou vit dans la région toulousaine. Professeur de philosophie aujourd’hui à la retraite, il ne cesse de peindre, de travailler la couleur. Car c’est la recherche toujours plus intense des aspects, des formes, des visages de la couleur qui meut le pinceau de cet artiste.

« Penser en peinture : vivre pendant plusieurs mois en compagnie d’un essaim de couleurs, les tourner, les retourner jour après jour, les essayer l’une contre l’autre jusqu’à ce que chaque touche s’ajuste à toutes les autres. Comme à ce moment de conjonction furtif où l’eau et le soleil entrant en coïncidence, le ventre d’un poisson, jusque là invisible, brille dans un éclair blanc. » Jean-Louis Bentajou.

Bernadette Engel-Roux est née en novembre 1952 dans l’Atlas Tellien, en Algérie. Elle est professeur de lettres. Après plusieurs séjours à l’étranger, elle vit aujourd’hui à Pau, face aux montagnes.
Poète, son livre Une visitation publié aux éditions de l’Arrière-pays reçoit le prix Louise Labé en 2007. Elle travaille et fait des recherches sur la poésie contemporaine tout en écrivant ses réflexions sur la peinture.

Extraits

Jean-Louis Bentajou :

Tout commence avec un fragment de matière colorée, une touche aussi petite que possible, une tache à la limite de la visibilité, prête à se confondre avec ses voisines, presque perdue dans la mêlée des couleurs et pourtant distincte, discernable.

Un commencement de peinture qui n’a besoin d’aucun viatique, sans autre justification que d’être là, aussi arbitraire que le premier son donné par un instrument.

Une tache quelconque et minuscule, sans emprunt au détail d’une image. Là, sans que la main qui la pose soit guidée par le désir de représenter quoi que ce soit, inexperte aux décorticages de l’observation et aux virtuosités du transfert. Comme une note, d’abord arbitraire lorsqu’elle est donnée seule, en frappant une touche de piano et qui, peu à peu, se métamorphose en devenant l’élément d’un ensemble (la totalité en formation reflue sur les détails qui la composent. Chaque touche toujours plus nécessaire, toujours moins échangeable avec n’importe quelle autre).

***

Je cherche hors des repères habituels de la peinture pour rester fidèle à la présence continue en moi des couleurs, l’étai de ma mémoire. L’œil voudrait se détacher du visible pour le totaliser, se libérer de sa question. Il va toujours derrière l’image, derrière la forme et trouve leur mot (« maison », « paysage », visage ») pour se mettre à distance, en face du visible, comme s’il n’en faisait pas partie. Je peins sans image, puis sans forme repérable, pour que la vision ne puisse plus se détacher du tableau, à demi engloutie, toujours liée, toujours compromise par lui.

En devenant mobile le dessin, pourtant, ne disparaît pas. La couleur l’apporte par sa différence sans cesse recommencée. Une unité en sursis. Une forme qui ne se ferme ni ne se déploie tout à fait.

Le tableau a été vu une première fois, une deuxième fois, etc. mais sans les repères de l’image son souvenir fluctue. Le spectateur doit le revoir et le réinventer perpétuellement, comme une musique passe chaque fois différemment par ses interprètes.

*

Le point de départ est toujours le hasard d’une vie, un don auquel on ne peut rien : des formes, des couleurs de rencontre, boues et graviers, de simples choses ; peut-être un point sensible dans le secret d’une existence, un pilier de la mémoire.

Dans un de mes plus lointains souvenirs d’enfance, j’échange, contre quelques sous, des grillons noirs et ternes, encore trop jeunes pour avoir déjà leurs ailes et chanter, enfermés au fond d’une boîte de conserve rouillée que j’irai vérifier plus d’une fois pour découvrir que l’un d’eux, le plus laid, peut-être, changeait de peau, presque translucide, ses ailes neuves déployées, d’un jaune éclatant, les nervures violettes, plus grand que toute attente, aussi impossible à imaginer que ce que l’on voit et va voir.

*

Une couleur s’ouvrira après avoir longtemps mûri en moi. Dans cet espoir je ne cesserai de la travailler sur la toile dans tous les sens - une couleur qui n’est déjà plus une couleur, plutôt un des foyers remuant de l’espace.

Un emportement de la vie dans le dehors qu’est la peinture, de sorte que ce dehors soit intégralement tendu par le désir de voir.


Bernadette Engel Roux :

Apaisement. Il suffit de quelques toiles de Jean-Louis Bentajou exposées dans une grande salle pour produire sur celui qui découvre et longuement regarde, cet étrange effet. Étrange en cela qu’il n’est pas de la vertu supposée de la peinture de produire cet effet bénéfique, ni tel autre. Et pourtant qui vient là, averti par rien qu’un nom à peine, s’avance à pas lents dans la grande salle où les toiles l’invitaient sans l’attendre et sent se défaire en lui ce qui le tenait noué, descendre en lui une paix. À cet apaisement il se sait consentir.
On admet que la peinture est un art muet. Mais celle de Bentajou est silencieuse, comme peut l’être celle de Morandi. À quoi le sujet de la toile – vases immobiles par exemple – est étranger. Sinon il faudrait dire bruyante la peinture de Brueghel au prétexte que s’y agite son petit peuple. Non. Des toiles de Bentajou, comme de celles de Morandi, indépendamment de ce qu’elles représentent, un silence rayonne. Tendues dans leur couleur, elles semblent posséder un centre invisible, un indécelable noyau de silence sensible, en expansion. Comme autrefois ces compotiers, ces gibiers pendus, ces pots d’étain faisaient se répandre sur la toile ce silence qui est la vertu de leur corps de peinture. À quoi d’autre Chardin ou Cézanne, Morandi plus tard, Hollan, se seraient-ils avec tant de soin appliqués qu’à trouver sur la palette cette couleur qui sur la toile se répand en vibration ?
Mais ici, nulle image de corps. La couleur posée sur ces toiles de taille moyenne, que l’œil appréhende sans parcours, vibre seule, sans qu’arbre ni pot la retienne en sa forme vague. Jean-Louis Bentajou ne tente rien d’autre en peinture que rendre la vibration de la couleur.
Rothko de même, assure-t-on. Mais moins simplement : ce sont déjà des surfaces ou des plans que d’incertaines limites font glisser. On décrirait presque ce que l’on voit. Bentajou nous contraint à l’abandon de toute narration. Il a réduit l’image à son absence parfaite. Hors des objets commerciaux de quelques provocateurs actuels (toile vierge, châssis sans toile, salle vide ou installation « de immundo »), on ne peut avoir réduit la peinture à moins, et prouver néanmoins que cela est peinture, explore de façon nouvelle, singulière, l’art véritable de la peinture.

PDF - 2.1 Mo
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