L’Œil immuable

La pensée d’Oskar Kokoschka, telle qu’il la développe dans ses écrits, semble s’organiser autour d’une intuition fondamentale : « Façonner une réalité, telle est la vocation de l’homme. »
On trouvera, dans ce recueil, conçu par l’artiste en 1975, ici traduit pour la première fois, sous-titré « Articles, discours et essais sur l’art » et consacré à des sujets aussi divers que les fresques de Pompéi, la peinture médiévale allemande, les autoportraits de Rembrandt, le courant baroque en Bohème, l’expressionnisme d’Edvard Munch ou l’art italien d’après 1945, l’exposé systématique d’une prise de position à la fois esthétique, historique, politique, géopolitique, économique, écologique, sociale, philosophique et religieuse : en postulant la centralité de l’art dans l’existence humaine, Kokoschka affirme sans ambages l’unicité tous de ces questionnements. Développées et réaffirmées d’essai en essai avec une obstination qui n’a rien de fastidieux, ses positions présentent une cohérence remarquable et peuvent presque se déduire les unes des autres, tant s’y exprime le désir d’opposer une « Weltanschauung », une vision du monde, à ce qui est présenté comme la débâcle du siècle.

Date de publication : 16 avril 2021
Format : 16 x 20 cm
Nombre de pages : 416
ISBN : 978-2-85035-028-3
Prix : 25 €

Édition traduite de l’allemand par régis Quatresous, préfacée par Aglaja Kempf.
Ouvrage publié en partenariat avec la Fondation Oskar Kokoschka.

De Kokoschka, on retient surtout en France les peintures viennoises des années 1910, celles qui le rattachent à la Sécession, à Klimt et à Schiele dans l’« apocalypse joyeuse » de l’empire austro-hongrois. C’est risquer d’ignorer que ce peintre bientôt exilé se sentit toute sa vie beaucoup plus proche de l’art grec et baroque, qu’il pensait sans frontière, que de tous les mouvements ponctuels et des étiquettes mortifères de la critique ; et que, loin de se contenter de capter dans des portraits d’aristocrates phtisiques une ambiance de fin de monde, il fut un inlassable objecteur de conscience, résolu à ouvrir les yeux de ses contemporains à la dimension proprement culturelle des catastrophes passées et à venir.

Le présent recueil d’articles, de conférences et d’essais remédie à ce danger en donnant la parole à Kokoschka lui-même. Cet ensemble de textes choisis en 1975 par l’auteur comme les plus représentatifs de sa pensée et de son engagement en matière d’art, est inauguré par les quelques brefs mais denses essais d’esthétique de sa jeunesse, où il énonce la conviction qu’il ne fera au fond que déplier et réaffirmer par la suite : celle du primat en art de la « conscience » individuelle de l’artiste, chargé de garder les yeux ouverts, de transmettre sa vision singulière à autrui et ainsi de mettre en forme et d’humaniser le monde.

Cette formule, où il décèle l’essence même de l’art et du concept d’humanité tel que la culture européenne l’a hérité des Grecs, il en relève ensuite l’illustration idéale chez les artistes qu’il admire – Altdorfer, Rembrandt, Maulbertsch, Van Gogh, Munch… – et la faillite complète chez ceux qu’il pourfend avec une férocité constante : les artistes abstraits à partir de Kandinsky, responsables selon lui du bannissement de la figure humaine et du monde hors de l’art, et donc complices d’un appauvrissement de notre expérience qui aurait concouru aux atrocités du XXe siècle.

C’est que les prises de position de Kokoschka excèdent amplement la discussion esthétique. S’élargissant aux dimensions d’une critique culturelle, elles font retour sur des moments-clefs de l’histoire de l’Europe – théâtre selon lui, depuis les guerres médiques, d’un affrontement permanent entre les penchants humains et barbares de l’homme – pour détecter des tendances de fond et mieux agir sur le présent. Le peintre se distingua en effet par son action dans le domaine de la pédagogie, documentée dans la troisième partie par les textes issus de son expérience d’« École du regard » à Salzbourg de 1953 à 1964, dans laquelle il offrit à plusieurs centaines de jeunes gens de leur apprendre à « voir de leurs propres yeux ».

La quatrième partie, enfin, retrace quelques étapes décisives de son propre parcours et réaffirme les principes qui guidèrent notamment son œuvre de portraitiste, d’allégoriste, de dessinateur et même de scénographe. C’est dire que ce volume, révélant l’écrivain, inconnu en France, qui double le peintre Kokoschka, enrichit l’expérience d’une peinture novatrice qui sut réactualiser la tradition pour penser le présent, tout en méritant d’être rangé parmi les ouvrages remarquables de la Kulturkritik du XXe siècle.

Les auteurs

Né sous l’empire austro-hongrois, Oskar Kokoschka (1886-1980) est digne de figurer parmi les grands témoins du siècle dernier. Il est l’auteur d’une incommensurable œuvre de peintre et d’écrivain.
Le catalogue raisonné de son œuvre est visible sur le site de la Fondation Kokoschka.

Écrits d’artistes

Passé le moment des avant-gardes, la discussion sur l’art est abandonnée aux professionnels du discours, et l’on oublierait presque que les artistes sont les premiers à penser leur pratique, que la peinture et la sculpture pensent. Réflexions, propos, notes, journaux, correspondances ou entretiens : la collection « Écrits d’artistes » entend actualiser ce fonds d’une grande richesse, bien souvent ignoré, pour donner à entendre la voix des praticiens de l’art.

Once the moment of the avant-garde is gone, discussions on art are left to the speech professionals. Then, one could nearly forget that artists are the first to consider their practice, that painting and sculpture think. Reflections, remarks, notes, diaries, correspondences or interviews : the collection “Writings by artists” aims to update this considerable fund, frequently ignored, to give a voice to the practitioners of art.

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