Journal, 1908-1943

De 1908 à 1943, Käthe Kollwitz commente dans son Journal la vie de son entourage, le progrès de ses travaux et les vicissitudes, lointaines ou infiniment proches, d’une Europe qui s’enfonce rapidement dans le cataclysme. Autant de lignes croisées, chez cette artiste à qui la guerre enleva un fils, et qui ne cessa jamais de croire aux vertus politiques de l’art.
Cette édition, premier livre publié en France consacré à cet artiste, est augmentée de la reproduction de 48 œuvres significatives de son parcours (dessins, estampes, sculptures).

Date de publication : 13 octobre 2017
Format : 16 x 20 cm
Poids : 700 gr.
Nombre de pages : 312
ISBN : 979-10-92444-53-7
Prix : 25 €

En septembre 1908, Käthe Kollwitz commence son Journal. Dès les premières pages, le ton est donné : Käthe note la plainte d’une patiente de Karl, son époux, dont le mari chômeur se trouve réduit à jouer de l’orgue de Barbarie – le symbole même de la misère. L’année suivante, la revue satirique Simplicissimus lui passe commande de six dessins : chacun d’eux aura pour sujet la pauvreté et la détresse sociale. Ces thèmes détermineront toute son œuvre. Et ce Journal est bien à l’image de son œuvre plastique.
En 1914, la mort de son fils Peter devient le centre de gravité de son œuvre : « Cette nuit j’ai eu l’idée d’un monument pour Peter. » Pendant plus de dix-sept ans ans, cette « idée » sera la ligne directrice de son travail, longue et active méditation qui trouve son aboutissement dans Les Parents, deux statues qui seront placées, sous son regard, dans le cimetière allemand de Roggevelde, en Belgique flamande, fin juillet 1932. Cet hommage à son fils disparu s’accompagne d’une réflexion sur l’absurdité de la guerre qui lui vaut, de son vivant, d’être classée comme « pacifiste ». Avec l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, elle perd son poste d’enseignante, son atelier, et le droit d’exposer.
Ce Journal est non seulement le portrait d’une artiste, un recueil de réflexions sur sa création, un témoignage formidable de ce que peut être en art l’engagement, mais aussi un tableau terrible et dramatique de l’histoire de l’Allemagne du début de la première à la fin de la seconde guerre mondiale.

Les auteurs

Käthe Kollwitz est née en 1867 à Königsberg (rebaptisée Kaliningrad en 1946). Elle a seize ans lorsqu’elle dessine pour la première fois des ouvriers – dessins inspirés tant par les poèmes entendus que par ses incursions dans les quartiers pauvres de Königsberg. Ses parents lui demandent pourquoi elle ne choisit pas de « beaux sujets » de dessin. « Mais ils sont beaux », répond-elle.
C’est durant ses études d’art à Munich qu’elle prend connaissance du pamphlet de Max Klinger en faveur du dessin, Peinture et Dessin. Pour Klinger, certains sujets nécessitent d’être dessinés. Les arts graphiques conviennent mieux que la peinture à l’expression des aspects les plus sombres de l’existence. Käthe lit et relit ces pages avec ferveur et comprend que sa vocation n’est pas de devenir peintre. De ce jour jusqu’à la fin de sa vie, elle renonce à la peinture et à la couleur : la force de son œuvre graphique est celle du noir et blanc.

Extraits

1er décembre 1914.
Cette nuit j’ai fait le projet d’un monument pour Peter, puis j’en ai abandonné l’idée parce que cela m’a semblé irréalisable. Ce matin m’est venue soudain la pensée que, par l’intermédiaire de Reicke, je pourrais prier la ville de me donner un emplacement.
Il faut qu’il s’élève sur les hauteurs de Schildhorn, d’où l’on a vue sur le Havel. Il doit être achevé et inauguré par une magnifique journée d’été. Des enfants chanteront : “Nous venons pour prier” et “Il n’est pas au monde de plus belle mort que celle du soldat tombé devant l’ennemi.” Le monument doit avoir la forme de Peter étendu, le père à la tête, la mère aux pieds, il doit symboliser le sacrifice de jeunes volontaires.
C’est un but merveilleux et personne autant que moi n’a le droit de faire un tel monument.
Cette solitude, à présent.

3 décembre 1914.
Je veux t’honorer avec le monument. Toux ceux qui t’aimaient te gardent dans leur cœur et tu influenceras tous ceux qui t’ont connu et ont souffert de ta mort.
Mais je veux t’honorer encore autrement. Je veux matérialiser dans ta forme la mort de tous les jeunes volontaires. Elle doit être coulée dans le fer ou le bronze et durer des siècles.

[...]

9 décembre.
Mon enfant ! Sur ton monument je veux que ta statue soit au-dessus de celles des parents. Tu dois être allongé, les mains répondant à l’appel au sacrifice : “Me voici.”. Les yeux, peut-être, grands ouverts, pour que tu voies le ciel bleu au-dessus de toi, et les nuages et les oiseaux. La bouche souriante. Et sur la poitrine l’œillet que je t’ai donné.

[...]

15 décembre.
Cette nuit j’ai rêvé que Peter vivait, mais qu’il avait l’esprit dérangé. Bien que je sache qu’en état de veille je préférerais sa mort à sa folie, dans le rêve j’étais heureuse qu’il vive, malgré la folie.
Le plus jeune de tous les soldats, - il avait 14 ans, - a été tué. Frau Kaiser est venue. Comme je parlais de Peter, je reconnus de nouveau tout ce qu’il m’a apporté. Ce qu’il m’a donné, - ce qu’ils m’ont donné, tous les deux, était quelque chose que je connaissais à peine jusque-là. La douceur de ces jeunes âmes, leur pureté. Mes chers fils, mes chères jeunes flammes, c’est vous qui nous conduisez, - et non l’inverse. Sortis de nous, grandissant au-dessus de nous et nous entraînant. Peter, toi jeune allemand, toi jeune homme, toi jeune homme aimé. Il y a deux mois aujourd’hui que tu es parti.

[...]

23 décembre.
L’année dernière à Noël tu portais un costume de Pierrot, cette année, tu es couché raide et grave sur la terre avec ton fusil au bras.

24 décembre, soir de Noël.
Sommes allés à la cathédrale. Les hommes ont chanté “Une rose est née” et le prédicateur a lu l’Évangile.
Derrière ton lit il y a un petit arbre. Les bougies de cire ont brûlé l’une après l’autre - tout est redevenu sombre.

26 décembre.
La nuit fut difficile. J’entendais chanter dehors : “Préparez-vous, préparez-vous”, et je prenais cela pour le signe que Hans mourrait aussi et que je devais m’habituer à cette idée. Ce n’était pas un homme qui chantait dehors, c’était l’appel du destin.
Cette nuit, j’ai lutté, véritablement lutté.
Le lendemain nous sommes allés dans la forêt enneigée et nous avons cherché le bon emplacement pour le monument de Peter.
Le soir, un bon télégramme au sujet de Hans. Mais toujours aucune lettre de lui.
J’ai rêvé que nous étions nombreux dans une grande salle. Quelqu’un criait : “Où est Peter ?” C’était lui-même qui appelait, je vis le profil sombre de sa silhouette contre quelque chose de clair. J’allai vers lui et le pris dans mes bras, mais n’osai pas le regarder, de peur que ce ne soit pas lui malgré tout. Je regardai ses pieds et c’était les siens, son bras, sa main aussi, mais je savais que si je voulais voir son visage je saurais de nouveau qu’il était mort.
Dans le tramway électrique montent une mère et son fils, qui est en permission. La mère est assise, le fils debout à côté d’elle. Quand il se penche vers elle pour lui parler, il a le sourire amical et plein d’amour de Peter. Quand ils se regardent, ils rient.

Écrits d’artistes