De face, de profil, de dos

Entre George Besson, jeune Jurassien autodidacte, éditeur (chez Braun ou chez Crès où il fonde Les Cahiers d’aujourd’hui), puis critique d’art (dans L’Humanité ou Les Lettres françaises entre autres), et Henri Matisse, peintre au succès encore fragile, va s’établir, de 1913 à 1953, une relation de confiance qui se traduira par un échange d’environ deux cents lettres.
La très grande majorité de cette correspondance est inédite et constitue certainement le dernier ensemble important de lettres du peintre : on y découvre un artiste attentif aux regards et aux discours que l’on peut tenir sur son œuvre, soucieux de son image sociale, mais surtout fortement engagé intellectuellement dans les sujets qui sont au cœur de ses recherches : le dessin, la couleur – brouillons d’articles, réponses à des critiques d’art, corrections de textes sont ici présentés pour la première fois.
C’est une facette inédite du personnage que l’historienne de l’art Chantal Duverget a voulu ainsi cerner et faire partager à un public désireux de mieux comprendre le peintre de « La Joie de vivre ».

Date de publication : 16 janvier 2018
Format : 16 x 20 cm
Poids : 630 gr.
Nombre de pages : 296
ISBN : 979-10-92444-61-2
Prix : 25 €

Les auteurs

George Besson (1882-1971), dès 1908, fait la connaissance des peintres Signac, Marquet, Bonnard et Matisse. Sa rencontre décisive avec Francis Jourdain l’introduit aussi auprès de Van Dongen, Vallotton, Marquet. Pour défendre ses conceptions artistiques et politiques, il fonde en 1912 avec Francis Jourdain Les Cahiers d’aujourd’hui dont les articles sont rédigés par Léon Werth, Octave Mirbeau, Elie Faure, Emile Verhaeren, Jules romain, Valéry Larbaud, Colette… et illustrés des dessins de Bonnard, Vuillard, Albert André, Matisse, Marquet, Renoir, Rodin, Signac.
En 1925, il exerce les fonctions de directeur artistique des Éditions Crès, puis en 1932 directeur de collection des Éditions Braun jusqu’en 1957. De 1947 à 1969, il est surtout le chroniqueur artistique des Lettres Françaises, dirigé par Aragon. Il y soutiendra les conceptions esthétiques du Parti communiste, et ne cessera de promouvoir la peinture figurative de tradition française et de combattre l’abstraction.
En 1963, George et Adèle Besson firent donation de leur importante collection aux musées de Besançon et de Bagnols-sur-Cèze.

Fiche Wikipedia à propos d’H.M.
Le site du Musée Matisse du Cateau-Cambresis.
Le site du Musée Matisse de Nice.
Le site de la Chapelle Matisse à Vence.

Extraits

Matisse à Besson [Télégramme]

ETUDE CLAUDINET [Claude Roger-Marx] REMPLIE DE JUGEMENTS FAUX EST EN OPPOSITION ABSOLUE AVEC SA CONCLUSION STOP PRIE INSTAMMENT NE PAS IMPRIMER AINSI STOP VOUS PREPARE LETTRE EXPLICATIVE CORDIALEMENT MATISSE

Matisse à Besson

I/ Cher ami,

J’ai lu le texte de Claudinet.
Quelqu’un, un directeur de journal répondait à un artiste qui se plaignait d’avoir été mal arrangé par son critique : n’oubliez pas, mon ami, que demain on allumera le feu avec le journal d’aujourd’hui. Il partit consolé.

Pour le cas, ça n’est pas aussi simple car il s’agit d’un album de dessin qui doit être gardé et revu, espérons-le, plusieurs fois.
Aussi, malgré mon habitude qui est de ne jamais protester, je ne puis laisser passer ce texte qui me juge, à mon point de vue, d’une façon inexacte, sans vous noter ses inexactitudes de jugement.

II
Sa rétine n’est pas tout. Elle n’est que la fenêtre, il faut quelqu’un derrière et c’est les qualités du cerveau de ce quelqu’un qui compte finalement.
12ème ligne - Je ne fais pas abstraction de la couleur quand je dessine. L’étude de mes dessins donnera autre chose que la discipline.

Mes qualités instinctives se voient aussi bien quand je dessine que lorsque je peins. Un dessin est bien, après l’étude qui le prépare, la réaction spontanée de mon tempérament. Mieux souvent que la peinture dont le moyen est plus compliqué. Je n’ai d’autre ambition que de donner dans ma peinture la qualité d’expression qui est dans mes dessins.
De la 14e ligne à la fin de la page, c’est tout à fait le contraire qui est vrai.

Je proteste contre ceci :
Les qualités les plus instinctives s’affirment lorsqu’il peint ; au contraire dans les dessins comme dans les gravures ce qui apparaît c’est moins la réaction spontanée d’un tempérament que son obéissance aux ordres de la volonté.
Le IIIe paragraphe me donne le plus beau brevet d’entêtement inintelligent.

Ou IV
Je réprouve absolument ceci comme tout à fait faux pour mon cas. « Mais la simplification des moyens ne veut pas dire la simplicité du cœur et la maladresse volontaire n’est souvent que l’adresse déguisée. Il semble que M […] la grâce ».

Tout ce qui suit est une charge si pas malveillante tout au moins inintelligente.
Voyez le paragraphe IV. La simplicité des moyens ne veut pas dire simplicité du cœur – et la maladresse volontaire n’est souvent que l’adresse déguisée. Il semble que M. M. ait entrepris de tuer en lui la grâce.

Suit un bon coup contre les déformations…
Je dirai même qu’on a prévu jusqu’à l’irritation que doivent apporter ce savant négligé etc…

C’est en véritable égoïste qu’il s’empare de ces êtres vivants conçus presque comme des objets et qu’il observe moins pour eux-mêmes que pour les démonstrations et le plaisir visuel qu’il pourra en tirer, ces jeunes femmes, immobilisées dans une attitude qu’on leur impose etc. etc.
J’ai toujours considéré le dessin non comme un exercice mais au même titre que la peinture, comme un moyen d’expression de sentiments les plus intimes ainsi que la possibilité de vêtir le modèle, à représenter de ses états d’âme les plus subtils pour lesquels les mots seraient trop lourds.

Matisse à Besson

Le Régina Cimiez 1er décembre 1938

Cher ami,

Voici donc mes observations présentées par paragraphes correspondants à ceux de l’étude du critique que je me suis permis de numéroter au crayon sur l’étude même pour plus de clarté.

Page 1 paragraphe 1

1/ Mon cher ami,

Le texte de Claudinet me donne du souci. Je laisse habituellement écrire sur mon travail tout ce qui plait. Je ne me crois responsable que de ce que je fais. Toutefois je dois déroger à cette habitude quand il s’agit d’une préface devant précéder un certain nombre de mes dessins et dont il m’a été donné de prendre connaissance avant l’impression. Quand cette préface est à l’inverse de son but et ne correspond pas à mes intentions d’artiste. Toutefois l’auteur ne tromperait personne car il termine son étude par une conclusion d’une dernière page tout à fait en désaccord avec les cinq pages remplies d’erreurs qui la précèdent.

2/ Tout d’abord après avoir imaginé deux catégories de dessinateurs, premièrement les instinctifs purs, deuxièmement les fabriqués parmi lesquels il me place, il me concède une rétine extraordinaire, sans plus. Ce n’est guère, à mon avis, car la rétine n’est que la fenêtre derrière laquelle se tient un homme à qui beaucoup d’autres qualités sont indispensables pour la compléter.

3/ Page 1. Paragraphe 1.
Mon éducation a consisté à me rendre compte des différents moyens d’expression de la couleur et du dessin. Comme il s’agit ici du dessin - ne nous étendons pas -. Mon éducation classique m’a naturellement porté à étudier [les] Maîtres, à me les assimiler autant que possible et à choisir, en considérant soit le volume, soit l’arabesque, soit les contrastes, soit l’harmonie et à reporter mes réflexions dans mon travail d’après nature, jusqu’au jour où je me suis rendu compte de mes besoins et où je me suis aperçu que le métier des Maîtres était à oublier ou plutôt à comprendre d’une manière toute personnelle. N’est-ce pas la règle de tout artiste de formation classique ?

4. III parag.
Mon dessin au trait est la traduction directe et la plus pure de mon émotion. Et la simplification du moyen permet cela. Cependant ces dessins sont plus complets qu’ils peuvent paraître à certains qui les assimileraient à une sorte de croquis. Ils sont générateurs de lumière ; regardés dans un jour réduit ou bien dans un éclairage indirect, ils contiennent, en plus de la saveur et la sensibilité de la ligne, la lumière et la couleur d’une façon évidente. Ces qualités sont aussi visibles en pleine lumière pour beaucoup. Leurs qualités viennent de ce qu’ils sont toujours précédés d’études faites avec un moyen moins absolu que le trait, le fusain par exemple ou l’estompe, qui permet de considérer simultanément le caractère du modèle, son expression humaine, la qualité de la lumière qui l’entoure, son ambiance.

5. Et c’est seulement lorsque je suis gonflé de ce travail qui peut durer plusieurs séances que rempli de recueillement, l’esprit clarifié, je puis laisser aller ma plume avec confiance. [J’ai] le sentiment évident que mon émotion s’exprime par le moyen de l’écriture plastique.
Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus rien lui ajouter, ni rien en reprendre. Il contient, amalgamés selon mes possibilités de totalisation, les différents points de vue que j’ai envisagés dans mon étude préliminaire.

6. Je ne surcharge jamais mes dessins d’après le modèle de bijoux ou d’arabesques, car ces bijoux et arabesques font partie de mon orchestration : bien placés ils suggèrent la forme. Ici me revient la réflexion d’un médecin me disant : « lorsqu’on regarde vos dessins, on est étonné de voir comme vous connaissez bien l’anatomie ». Mes dessins avaient suggéré au médecin l’anatomie parce que j’avais exprimé le mouvement par un rythme logique.

7 IV. Il est à croire [que] Mr Claudinet [a] regardé mes dessins sans les voir pour leur refuser la grâce. C’est justement pour libérer la cette grâce que j’étudie tellement avant de faire un dessin à la plume.

***

Je n’impose jamais violence à moi-même – au contraire – je suis comme le danseur ou l’équilibriste qui commence sa journée par plusieurs heures de nombreux exercices d’assouplissement de façon à que toutes les parties de son corps lui obéissent avec souplesse lorsque devant son public il veut traduire ses émotions soit par un mouvement de danse soit par une pirouette.
t.s.v.p.

Je tiens mon cheval en main sans lui couper la bouche, par la volonté.

8/ Il est évident que, malgré la joue en fluxion, le sein qui se vide, la main qui pend comme un lambeau informe, il y a pour celui qui sait lire autre chose que l’exactitude organique, des qualités qui excusent ou peut-être expliquent ces incorrections.
Je n’ai jamais prévu l’irritation que doit apporter ce savant négligé, ces feintes nonchalances ou toutes ces offenses faites à l’anatomie ou à la perspective.

À propos de perspectives : mes dessins définitifs au trait ont toujours leur espace lumineux et les objets qui les constituent sont à leurs différents plans, donc en perspective, mais en perspective de sentiment.

VI. parag. – J’ai tenu toujours le dessin tout autant que la peinture comme un moyen d’expression, de sentiments intimes et de description d’états d’esprit, mais moyen simplifié, et non comme un exercice.

9. Tout autant que la peinture, j’ai toujours considéré le dessin comme un moyen d’expression de sentiments intimes, d’états d’âme, mais moyen très simplifié, donc plus spontané.

Mes modèles, figures humaines, ne sont jamais des figurantes dans [un] intérieur, je proteste énergiquement. Elles sont le thème principal de mon travail. Je dépends absolument de mon modèle que j’observe en liberté, et c’est ensuite que je me décide pour lui fixer la pose qui correspond le plus à son naturel. Quand je prends un nouveau modèle, c’est dans son abandon au repos que je devine la pose qui lui convient et à laquelle je me rends esclave. Je garde ces jeunes filles souvent plusieurs années, jusqu’à épuisement d’intérêt.

10. Mes observations ne s’expriment non par des mots, mais par des signes et je m’intéresse probablement à leur état d’âme ou bien alors à quoi ? Leurs formes ne sont pas toujours parfaites, mais elles sont toujours expressives. Maintenant l’intérêt émotif qu’elles m’inspirent ne se voit pas spécialement sur la représentation de leurs corps, mais souvent par des lignes ou des valeurs ou des couleurs spéciales qui sont répandues sur toute la toile et en forment son architecture, son orchestration. Mais tout le monde ne s’en aperçoit pas. C’est peut-être de la volupté sublimée, ce qui n’est peut-être pas encore perceptible pour tout le monde, je n’insiste pas.

VII « Ce charmeur qui se plaît à charmer des monstres ». Je n’ai jamais cru que mes créations étaient des monstres charmés ou charmants. J’ai répondu à quelqu’un qui m’a dit que je ne voyais pas les femmes comme je les représentais : « Si j’en rencontrais de pareilles dans la rue, je me sauverais épouvanté ».

11. Avant tout je ne crée pas une femme, je fais un tableau.

VIII Avec l’absence de traits entrecroisés, d’ombres ou de demi-teintes, je ne m’interdis pas le jeu des valeurs, les modulations. Je module avec mon trait plus ou moins épais, et surtout par les surfaces qu’il délimite dans mon papier blanc. Je modifie des différentes parties de mon papier blanc, sans y toucher. On voit ça très bien dans les dessins de Rembrandt, de Turner et d’une façon générale dans tous ceux des coloristes.

IX Ce paragraphe est absolument en désaccord avec tous ceux qui le précèdent.

X Rempli de choses inexactes comme peuvent le faire comprendre mes observations précédentes. Je traduis toujours avec respect et je ne surcharge jamais tout au moins une fois l’idée exprimée. Les dessins analytiques sont les études préliminaires à mes dessins définitifs.

12. XI Celui-ci n’est pas amené par tout l’étude qui précède - c’est évidemment ce que M. Claudinet croit qu’on attend particulièrement de lui.

Que devrez-vous faire ? Si j’avais été à Paris, j’aurais convoqué en mon atelier Mr Claudinet et aurais certainement pu lui montrer que son article est à refaire, même dans son intérêt. Je préfère me passer des préfaces que d’être présenté ainsi.

Bien cordialement

M

Besson à Matisse

3. 12. 38

Mon cher ami

Il était entendu que je vous soumettrais le texte de Claude Roger-Marx. J’attendais votre opinion pour l’envoyer à l’imprimerie.
Je savais que des retouches seraient suggérées. J’ai votre lettre et vos observations. Je les fais transcrire et je les soumettrai demain à l’auteur.
Serai-je obligé de commander un autre texte ? C’est probable.
Je vous avais demandé en juin si vous aviez une préférence parmi les critiques capables d’écrire sur vous. Ne m’ayant indiqué personne, je m’étais adressé à René Huyghe qui s’était récusé, ne pouvant écrire quoi que ce fût avant janvier-février.
Devant ce délai impossible à accepter, je m’étais adressé à C.R. Marx. Je vous tiendrai au courant de ce qui va se passer.
J’ai eu la semaine dernière un chromiste de Braun qui a vu les tableaux à reproduire en couleurs. Il croit obtenir un bon résultat.
Veuillez croire à mes sentiments amis

George Besson


Matisse à Besson

Nice, Le Régina, Cimiez, 4 décembre 1938

Cher Ami,

Je regrette sincèrement l’ennui que je vous donne au sujet de la préface.

Mais il est absolument vrai qu’elle est impubliable. Comme article de revue, elle n’aurait aucune importance. Vous savez comme moi que toutes ses raisons sont fausses.

Que n’étais-je à Paris ! Je suis certain qu’en une heure, tout se serait arrangé. J’ai peur que, pris trop directement, il ne veuille rien entendre par amour-propre.

Encore une fois, je suis plein de regrets pour vous, mais convaincu d’avoir bien agi. Cordialement à vous.

H Matisse

Besson à Matisse

Cher Ami,

En réponse aux observations que vous avez rédigées à l’intention de C.R. Marx, voici la réponse que j’ai reçue de lui, ce matin. Je vous en envoie l’original que vous me retournerez.

Je viens d’aller voir C.R. Marx. Et, bien entendu, il ne modifie rien à son texte. Que faire ? Une préface est indispensable, puisque tous les volumes de cette collection en ont. Mais je ne puis – n’en ayant d’ailleurs plus le temps – chercher un critique qui se refuserait peut-être à ne pas exprimer son opinion personnelle sur vos dessins. Je ne vois que deux solutions :

1°) Publier le texte Marx tel qu’il est comme étude d’un écrivain d’art sur votre œuvre.
Mais faire suivre ce texte de vos réflexions personnelles sur votre dessin.
Ce serait une mise au point catégorique et l’affirmation authentique de ce que vous avez voulu et de ce que vous voulez.

2°) Publier seulement vos réflexions personnelles contenues dans les rectifications destinées à Marx, paragraphe par paragraphe.

Il suffirait de les transcrire et de les donner séparées par un blanc comme propos de vous sur votre création en blanc et noir. Ce serait, en somme, un supplément à votre article de la Grande Revue qui fournissait déjà vos vues sur votre dessin.

Les réflexions d’un d’artiste sur son œuvre sont souvent imprimées en France et à l’étranger, en tête ou à la fin d’un ouvrage et vous n’auriez aucun travail sérieux, puisque tout est clairement exprimé dans le texte que vous m’avez envoyé. Il suffirait de choisir et de coordonner ou simplement de présenter les réflexions comme une conversation à bâtons rompus. Je ne vois pas d’autre moyen de sortir de cette impasse. Donnez-moi votre avis le plus vite possible, car Braun voudrait publier son portefeuille ce mois-ci.

C.R. Marx paraît désolé de cet incident, car il a pour vous une sincère admiration et ce qu’il a écrit ces années dernières sur le dessin de Bonnard, de Segonzac, etc… comportait également des restrictions et des interprétations personnelles. Il revendique les droits de la critique et je déplore ce désaccord qui sera connu un jour ou l’autre, dans cette vaste loge de concierge qu’est Paris. C’est un peu pour éviter toute histoire que je vous ai proposé la solution N°1 : texte du critique remis au point par des documents irréfutables : l’expression de votre volonté. Décidez.
Recevez mes amitiés

George Besson

PS/ 1°) Bien entendu, dans la copie de vos réfutations que j’ai envoyée à C.R. Marx, j’ai remplacé Claudinet par C.R. M.

2°) Braun & Cie m’écrivent qu’un libraire anglais lui a acheté des exemplaires de votre livre (couleurs) et que cet anglais serait disposé à vous demander de signer 100 exemplaires de l’ouvrage moyennant une somme que vous fixerez si ce projet de signature vous agrée. Je vous transmets la requête.

Matisse à Besson

Ci-inclus la lettre de C. R.-M. 

6 Décembre [1938]

Cher Monsieur et ami

Les notes d’Henri-Matisse sur lui-même m’ont vivement intéressé. Elles m’aideront à préciser ses intentions (j’insiste sur le mot intentions) et l’image qu’il se fait de lui-même.

Dans un autre temps que le nôtre, tout grand artiste aurait admis même pour la présentation d’un ensemble de ses ouvrages qu’un critique formulât quelques restrictions (restrictions que je tiens indispensables).

Matisse me peine lorsque, se jugeant lui-même, il témoigne de cet orgueil qui a bien des excuses (notamment le fait qu’il fut développé souvent par des admirateurs aveugles).
Cet orgueil, je le tiens pour le plus grand ennemi de son génie.

Fils d’un de ses premiers défenseurs, laissez-moi protester contre certaines phrases de la lettre que vous avez eu l’amabilité de me communiquer. Je n’écris jamais « ce que j’imagine qu’on attend de moi ».
J’écris ce que j’attends de moi-même.

Il n’appartient pas à Matisse, étant cause et partie, de prétendre que j’ai « regardé ses dessins sans les voir ».

En disant que M avait modelé comme Degas et comme Gauguin, je faisais allusion à ses sculptures.

Il est bien regrettable qu’un homme aussi réfléchi et aussi loyal tienne des écrivains qui ont longuement médité, comme lui, sur l’art et en particulier sur le dessin et qui l’admirent mais avec certaines restrictions, pour des ignorants ou des sots.

L’avenir jugera
Bien cordialement votre

Cl. R M

Matisse à Besson

Nice, Le Régina Cimiez
6 Décembre 38

Mon Cher Ami,

Je me suis bien mal exprimé si vous pouvez croire que je veux enlever à un critique le droit d’exprimer son opinion personnelle sur mes dessins.

J’ai simplement protesté à cause du manque de logique de l’analyse de C. R.-M. et de ses restrictions par rapport à sa conclusion et aussi j’ai relevé des inexactitudes matérielles. L’article est mal fait.

Notez bien que je n’ai pas pris cela au tragique. Les soirées sont longues et j’ai cru bien faire, ayant du temps, de ne pas laisser écrire une préface fantaisiste. Mais je reconnais avoir eu parfaitement tort et je m’engage à reprendre l’habitude de toute ma vie qui a été de ne pas répondre aux critiques. Du reste je n’ai plus l’Argus de la Presse depuis 20 ans. Je vous assure que je regrette bien sincèrement tout ceci.

L’artiste n’a pas à ouvrir le bec pour se faire mieux comprendre car s’il y a des yeux qui ne voient pas, il y a des oreilles qui entendent et ne comprennent pas et puis la parole n’est pas notre moyen. Je ne recommencerai plus.
Bien cordialement à vous

H M
t. s. v. p.

PS : Il y a tant de choses que je voudrais comprendre, et surtout moi-même.
Après un demi-siècle de dur travail et de réflexion, le mur est toujours là. La nature, ou plutôt ma Nature, reste mystérieuse.

Cependant je crois avoir mis un peu d’ordre dans mon chaos, en gardant vive la petite lumière qui me guide et répond encore énergiquement aux SOS assez fréquents.

Je ne suis pas intelligent
Henri Matisse
Déc. 38

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